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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

OR)

duchesse si bonne et si aimable, et si obligeante pour moi, que si vous'm’aimez, chose dont je ne doute nullement, il faut nécessairement que vouslui soyez fort obligée de toutes les amitiés que j’en reçois. Nous serons danscette aimable maison encore six ou sept jours ; et puis', par la Normandie, nousgagnerons Rennes vers le 2 ou o du mois prochain. Je vous ai mandé commeun voyage de M. de Chaulncs avoit dérangé le nôtre. Voilà, ma chère bonne,tout ce que je puis vous dire de moi, et que je suis dans la meilleure santé dumonde. Mais vous, mon enfant, comment êtes-vous? Que je suis loin de vous!et que votre souvenir en est près! et le moyen de n’être pas triste?

Je reçois votre lettre du samedi saint, neuvième avril. Ma tille, vous preneztrop sur vous, vous abusez de votre jeunesse ; vous voyez que votre tête ne veutplus que vous l’épuisiez par des écritures infinies. Si vous ne l’écoutez pas, ellevous fera un mauvais tour. Vous lui refusez une saignée : pourquoi nepas lafaire à Aix pendant que vous mangiez gras? enfin, je suis mal contente de vouset de votre santé. Vos raisons d’épargner le séjour d’Avignon sont bonnes; sanscela, comme vous dites, il étoit trop matin pour Grignan, le cruel hiver et lesvents terribles y sont encore à redouter. Pour votre requête civile, nous voilà,M. le chevalier et moi, hors d’état de vous y servir; il croit s’en aller dans unmoment, me voilà partie ; ce n’est pas une affaire d’un jour ; Hercule ne sauraitsc défaire d’Antée 1 , ni le déraciner de sa chicane en trois mois. C’est doncM. d’Arles qui sera chargé de cette affaire. C’est tout cela qui me faisoit direque si vous eussiez pu venir cet hiver avec M. de Grignan, c’étoit bien le droitdu jeu que vous eussiez fini entièrement cette affaire ; votre présence y auraitfait des merveilles. Vous me parlez des esprits de Provence; ceux de ce pays-cine sont point si difficiles à comprendre ; cela est vu en un moment. Mais vous,matrès-clière, vous êtes trop aimable, tropreconnoissante. Vraiment c’est biende la reconnoissance que tout ce que vous me dites : je m’y connois ; c’est de laplus tendre et de la plus noble qu’il y ait dans le monde. Conservez bien vossentiments, vos pensées, la droiture de votre esprit; repassez quelquefois surtout cela, comme on sent de l’eau de la reine de Hongrie quand on est dans lemauvais air; ne prenez rien du pays où vous êtes, conservez ce que vous y avezporté; et surtout, ma chère enfant, ménagez votre santé, si vous m’aimez etsi voulez que je revienne.

1 Géant de Libye, fils de Neptune et de la Terre, étouffé par Hercule,