Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
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LE TT H ES HL MADAME DL SE VIGNE

Ü-20

A LA MÊME

A Clwiiliivs, mardi 19 avril 1(389.

J’attends vos lettres : la poste arrive ici trois fois la semaine; j’ai envie d'ydemeurer. Je commence donc à vous écrire, pour vous rendre compte de mespensées ; car je n’ai plus d’autres nouvelles à vous mander : cela ne composerapas des lettres bien divertissantes, et même vous n’y verrez rien de nouveau,puisque vous savez depuis longtemps que je vous aime et comme je vous aime :vous feriez donc bien, au lieu de lire mes lettres, de les laisser là et de dire :Je sais bien ce que me mande ma mère. Mais, persuadée que vous n’aurezpas la force d’en user ainsi, je vous dirai que je suis en peine de vous, devotre santé, de votre mal de tète. L’air de Grignan me fait peur : un ventqui déracine des arbres dont la tête au ciel étoit voisine , et dont les piedsto-nchoient à ïempire des morts\ me fait trembler. Je crains qu’il n’emportema fille, qu’il ne l’épuise, qu’il ne la dessèche, qu’il ne lui ôte le sommeil,son embonpoint, sa beauté : toutes ces craintes me font transir, je vousl’avoue, et ne me laissent aucun repos.

Je fus l’autre jour me promener seule dans ces belles allées : madame deCliaulnes étoit enfermée avec notreRochon 2 pour des affaires ; madame de Ker-inan est délicate. Je répétois donc pour les Rochers; je portai toutes ces pen-sées, elles sont tristes : je sentois pourtant quelque plaisir d’être seule. Jerelus trois ou quatre de vos lettres : vous parlez de bien écrire ; personnen’écrit mieux que vous : quelle facilité de vous expliquer en peu de mots, etcomme vous les placez! Cette lecture me toucha le cœur et me contenta l’es-prit. Voici une maison fort agréable, on y a beaucoup de liberté. Vous con-noissez les bonnes et solides qualités de cette duchesse. Madame de Kerman estune fort aimable personne ; j’en ai tâté; elle a bien plus de mérite et d’espritqu’elle n’en laisse paroître; elle est fort loin de l’ignorance des femmes ; ellea bien des lumières, et les augmente tous les jours par les bonnes lectures,c’est dommage que son établissement soit au fond de la basse Bretagne.

Quand vous pourrez écrire à M. et à madame de Chaulnes, je leur donne mapart; vous me ferez écrire par Pauline : je commis votre style, c’eslassez. Jevous souhaite M. de Grignan; je n’aime point que vous soyez seule dans ce

i Yojez la fable le Chêne elle Roseau, liv. i' f .

a M. ltochon était aussi chargé tics affaires de M. de Grignan.