Buch 
Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES RE MADAME RE SËVIGNÊ

02‘J

pas joli V Enfin, ma chère comtesse, servez-vous, je vous prie, de ce petitsecrétaire, que j’aime beaucoup. Pauline se façonnera fort en écrivant ceque vous pensez; rien nesauroit être si bon pour elle ni pour vous.

Nous avons vu les machines de M. de Chaulnes; elles'sont admirables, etd’une simplicité sublime. On voit cinq gros jets d’eau dans ce parterre etces boulingrins, un abreuvoir qui est un petit canal, des fontaines à l’of-fice, à la cuisine, à la lessive, et autrefois il n’y avoit pas de quoi boire.Eoucz-Ie un peu de son courage, car tout ce pays se moquoit de lui : il afait vingt allées tout au travers des choux dans un jeune bois qu’on ne re-gardoit pas, qui font une beauté achevée; et tout cela pour être en Bretagneou à Versailles.

Mon Dieu, ma chère enfant, que mon loisir est dangereux pour vous ! jecrains qu’il ne vous fasse mal ; il se sent de la tristesse de mes rêveries. J’ensens vivement de ne plus causer avec le chevalier : cette liaison sinaturellem’étoit d’une extrême consolation. Je m’ennuie fort aussi de ne point savoirdes nouvelles de mon marquis : que de sacrifices à faire à Dieu ! Je le re-garde souvent dans tout ce qui arrive, et nous sommes tous bien foibles etbien tremblants sous la main toute-puissante qui remue l’Europe d’une tellemanière présentement, qu’on seroit bien empêché de dire ce qui arriverade ce nuage répandu partout.

Voilà votre lettre du 14, qui me donne de la joie : vous n’avez plus simal à la tête, vous ne voulez pas qu’on dise vapeurs; mais que ferons-noussi vous nous ôtez ce mot? car on le met à tout : en attendant que vous autrescartésiens en ayez trouvé un autre, je vous demande permission de m’enservir. Tâchez donc de vous guérir de ces maux, de ces étourdissements quirendent incapable de tout. Ce mal de côté me donnoit bien du chagrinaussi ; nous ne le connoissions plus depuis longtemps.

Reprenez votre aimable pervenche, mettez-la à votre point, et parlez-moi toujours de votre santé; la mienne est toute parfaite, malgré quelqueschagrins qu’on ne saurait éviter.

J’ai admiré les bornes que vous voulez donner à ma vie; ce tour et cetteexpression sont dignes de votre tendresse : j’en sens tout le prix. Nous lais-sons ici le printemps dans ses charmants commencements.