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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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G28

LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

A LA MÊME

A Caen, jeudi 5 mai 1689.

Je me doutois bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril que jen’avois point reçue à Rouen : c’eut été dommage qu’elle eût été perdue : bonDieu! de quel ton, de quel cœur, car les tons viennent du cœur, de quellemanière m’y parlez-vous de votre tendresse! Il est vrai, ma chère comtesse,que l’affaire d’Avignon est très-consolante : si, comme vous dites, elle venoità des gens dans le courant de leurs revenus, quelle facilité cela donneraitpour venir à Paris ! Vos dépenses ont été extrêmes, et l’on ne fait que ré-parer; mais aussi, comme je disois l’autre jour, c’est pour avoir vécu qu’onreçoit ces faveurs de la Providence. Cependant, ma fille, cette même Provi-dence vous redonnera peut- être d’une autre manière les moyens de venir àParis : il faut voir ses desseins.

11 n’est pas aisé de comprendre que M. le chevalier, avec tant d’incommo-dités, puisse faire une campagne; mais il me paraît qu’il a dessein au moinsde faire voir qu’il le veut et qu’il le désire bien sincèrement; je crois que per-sonne n’en doute. 11 a une véritable envie d’aller aux eaux de Balaruc; j’ai vul’approbation naturelle que nos capucins donnèrent à ces eaux, et comme ilsle confirmèrent dans l’estime qu’il en avait déjà; il faut lui laisser placer cevoyage comme il l’entendra ; il a un bon esprit, et sait bien ce qu’il fait. Maisnotre marquis, mon Dieu, quel homme! nous croirez-vous une autre fois?Quand vous vouliez tirer des conséquences de toutes ses frayeurs enfantines,nous vous disions que ce serait un foudre de guerre, et c’en est un, et c’estvous qui l’avez fait. En vérité, c’est un aimable enfant, et un mérite naissantqui prend le chemin d’aller bien loin. Dieu le conserve! Je suis persuadéeque vous ne doutez pas du ton.

Je ne pense pas que vous ayez le courage d’obéir à votre père Lanterne :voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l’esprit, d’enfaire quelque usage, en lisant les belles comédies de Corneille, et Polijeucte,et Cinna, et les autres? N’avoir de la dévotion que ce retranchement, sans yêtre portée par la grâce de Dieu, me paraît être bottée à cru : il n’y a pointde liaison ni de conformité avec tout le reste. Je ne vois point que AI. et ma-dame de Pomponne en usent ainsi avec Félicité l , à qui ils font apprendre l’ita-

1 Catherine-Félicité Arnauld de Pomponne, qui fut mariée à Jean-Baptiste Colbert, marquisde Torcy, ministre d'État.