LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÊ
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faudrait que la mort tirât bien juste pour les y attraper. Nous avons trouvétous ses gens en pleurs. L’ombre de ce bon évêque n’a pas laissé de nousdonner un très-bon souper et de nous loger. Je voyois de ma chambre la meret le mont Saint-Michel, ce mont si orgueilleux, que vous avez vu si fier, etqui vous a vue si belle : je me suis souvenue avec tendresse de ce voyage 1 .Nous dînâmes à Pontorson; vous en souvient-il? Nous avons été longtemps surle rivage, à toujours voir ce mont ; et moi à songer toujours à ma chère fille.
Enfin, nous arrivâmes ici, où je défie la mort d’attraper l’évêque. Nous yavons trouvé un garde de M. deChaulnes, qui est occupé à recevoir toutes cestroupes qui viennent de tous côtés : c’est une chosepitoyable que l’étonnementet la douleur des Bretons, qui n’en avoient point vu depuis les guerres du comtede Montfort et du comte de Blois; ce sont des larmes et des désolations. Nousnous reposons aujourd’hui. Mon fils est à Rennes avec sa femme. Je logeraichez la bonne Marbeuf, quoiqu’elle nesoitpas trop bien avec ce duc eteette du-chesse, parce qu’elle est toute dévouée à M. dePontchartrain; mais il faut souf-frir ce petit chagrin; j’irai toujours mon chemin : je ne suis mal avec personne.
C’est pour causer, ma très-chère, que je vous écris; car je n’ai ni réponse àvous faire ni nouvelles à vous mander : je vous en écrirai de Rennes. Adieu;je me porte fort bien, je ne suis plus lasse. On voyage bien commodémentavec cette bonne duchesse; elle vous aime et vous embrasse de tout son cœur.
A LA MÊME,
A Rennes, mercredi 11 mai 1089.
Nous arrivâmes enfin hier au soir, ma chère enfant; nous étions parties deBol : il y a dix lieues; c’est justement cent bonnes lieues que nous avons faitesen huit jours et demi de marche. La poussière fait mal aux yeux; mais trentefemmes qui vinrent au-devant de madame la duchesse de Chaulnes, et qu’ilfallut baiser au milieu delà poussière et du soleil, et trente ou quarante mes-sieurs, nous fatiguèrent beaucoup plus que le voyage n’avoit fait. Madame deKermanen tomboit, car elle est délicate ; pour moi, je soutiens tout sans in-commodité. M. de Chaulnes étoit venu àladinée; il me fit de bien sincèresamitiés. Je démêlai mon fils dans le tourbillon; nous nous embrassâmes debon cœur; sa petite femme étoit ravie de me voir. Je laissai ma place dans le
4 Madame de Sévigné avait fait ce voyage avec sa fille pendant l’été de l'année 1661.