LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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dans l’état où elle est qu’à coups de pierre 1 ! la jolie folie ! J’en suis très-per-suadée, et c’est ainsi queDeucalion et Pyrrha raccommodèrent si bien l’uni-vers ; ceux-ci en feroient bien autant en cas de besoin : voilà une vision tropplaisante.
A LA MÊME
Rennes, mercredi 18 mai 1689.
Vous voilà donc saignée : j’en loue Dieu, mon enfant, et j’avoue que j’ensuis soulagée ; j’ai grande envie de savoir si votre tête en aura été débarrassée.Madame de Chaulnes, après avoir embrassé la belle comtesse, lui mande qu’ellea des inquiétudes aux jambes tout comme elle, ce qui ne convient guère à lagravité des places où Dieu vous a mises toutes deux, et que si vous vous trouvezbien de la saignée, elle vous prie de me le mander. Mandez-le-moi donc, matrès-chère; car je serai bien aise que mon sangnesoitpas répandu inutilement.
Nous avons fort ri de ce que vous me priez, à la tin de votre lettre, de mepurger, et justement je me disposois à prendre ma poudre et ma manne descapucins, mais sans aucun besoin ; seulement par les probabilités du carêmeet du long temps que je n’avois pensé à me purger. Me voilà purgée commevous êtes saignée ; je m’en trouve fort bien.
J’eus une grande compagnie sur le soir, M. et madame de Chaulnes, ma-dame deKerman, M. de Rennes, M. de Saint-Malo, M. de Revel, Tonquedec,et plusieurs illustres Rretons et Bretonnes. 11 me semble que je vous vois, quandje regarde madame de Chaulnes faisant des merveilles à tous, les proportionsgardées : car tout est mesuré, et pourtant dans la familiarité . Je dîne dans uncamp , et je soupe dans l’autre a , c’est-à-dire le matin avec ma chère hôtesse(madame de Marbeuf) , et le soir à l’hôtel de Chaulnes. Le duc est continuelle-ment occupé : toujours des troupes à envoyer, à loger ; toujours des revues,toujours des tambours, toujours des soldats, des régiments, des officiers, avecune table de dix-huit couverts, et une autre de dix : tout est splendide, commedit le chevalier, et tout va comme un bac dont la corde est rompue. Madame deChaulnes m’a remerciée de cette comparaison, et m’a dit tout bas : « Sij’avoisdes enfants, je ne ferois pas ainsi. »
1 Allusion au rondeau de Benserade sur Deucalion et Pyrrha. —Madame de Rochebonne avaitun grand nombre d’enfants.
- Allusion à un couplet de Marigny pendant la guerre de la Fronde.
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