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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

À LA MÊME

Aux Rochers, mercredi 8 juin 1689.

Vous prenez, ma fille, une fort honnête résolution d’aller à votre terred’Avignon : il est juste que des gens qui vous donnent de si bon cœur ce qu’ilsdonnoient au vice-légat aient la satisfaction de vous voir. Vous ne pouviez pasmieux prendre votre temps ; vous serez libre après cela, et vous ne sortirezplus de votre château que quand vous voudrez. Vous y aurez une assez bonnecompagnie ; mais vous l’aurez quand vous recevrez cette lettre. Quoi ! il estpossible que vous ayez avec vous M. le chevalier ! Que vous êtes heureuse,et que je le trouve heureux aussi ! Mon tour ne viendra-t-il jamais?

Pour expédier le chapitre de la santé, je vous assure que la médecine quej’ai prise n’a été que pour satisfaire aux auteurs qui disent qu’il faut se purgerdetempsen temps; et il est vrai quejeme porte si bien, que j’en suis effrayée.Il n’est pas naturel, en effet, de n’avoir aucune des incommodités quej’avois.Je ne sais ce que la Providence me garde ; en attendant, je ne prodigue pointma santé, je mange sagement, je n’ai plus la fantaisie du serein ni de la lune :je commence à me corriger de ces folies, et je trouve plaisant qu’à Livry j’enétois encore toute pleine comme à vingt ans; cela n’est plus. Après avoir bienlu, bien causé, on se sépare : je vais me promener seule dans ces bois, et jerelis vos aimables lettres avec un plaisir et un déplaisir sensibles. M. le che-valier me fait grand’peur de l’état de M. de la Trousse; je vous prie de memander ce que vous en saurez.

Je crois, ma chère enfant, que celte lettre vous trouvera tous rassemblés àGrignan, et que vous n’aurez pas laissé Pauline à Aubenas : je serai fort aisede lui attirer vos bontés et de savoir qu’elle est auprès de vous. Je vous as-sure que la douceur et la raison auront tout pouvoir sur elle ; quelle autremanière pourroit être bonne à quelqu’un qui a de l’esprit et qui ne songequ’à se corriger et qu’à vous plaire? Nous avons encore mon lils ; nous crai-gnons ces tristes ordres pour aller en basse Bretagne faire uniquement dela dépense, sans autre profit que de nous ôter notre compagnie, notre liseurinfatigable : cela nous met en colère.

Voilà un mémoire que madame de Marbeuf me prie instamment de vousenvoyer, pour savoir s’il est vrai que le fils de M. de M.... soit si riche et si bienétabli ; pour moi, je suis témoin de la beauté de son château, de ses meubleset de sa vaisselle : elle me demande la grandeur de sa maison ; je dis qu’elle est