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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIT,NÉ

040

A LA MÊME

Aux Rochers; dimanche 20 juin 1680.

Enfin, ma fille, vous avez quitté votre aimable Avignon : si ce séjour ne vousa pas plus ennuyée que le récit que vous men avez fait ne ma donné de cha-grin, vous en conserverezunc agréable idée et une grande envie dy retourner.Toutes vos descriptions nous ont divertis au dernier point, surtout votre frère,qui fut autrefois charmé, comme vous, de la beauté de cette situation, de ladouceur de lair, de la fraîcheur de ces deux belles rivièresmais ce que vousavez vu avec plus dattention que lui, cest la noble antiquité des églises, ho-norées, comme vous dites, de la présence et de la résidence de tant de papes;et la beauté du chapitre, qui représente autant de cardinaux par la magnifi-cence des habits 1 2 * * : cest une si grande singularité, que rien ny peut ressembleren France.Pour les pénitents,je connois cette mascarade,qui ne laisse pas dêtrebelle; mais vous triomphez en parlant des juifs 5 : je sens de la pitié pour eux,et je prie, cftmme lEglise, que Dieu leur ôte le voile qui les empêche de voirque Jésus-Christ est venu. Puisquils nont pas été persuadés de cette vérité parla reine et par madame de Béthune, ils ne dévoient pas lêtre par vous. Quellemisérable et ridicule représentation de ce temple admirable, de cette arche siprécieuse, de ces lois si respectées ! Mais d vient cette puanteur qui confondtous les parfums? Cest sans doute que lincrédulité et lingratitude sententmauvais, comme les vertus sentent bon. Cette haine quon a pour eux est unechose extraordinaire. Esther nous a pourtant redonné une jolie idée des jeunesjuives : nos chrétiens nauroient point eu dhorreur pour elles. Enfin, je metrouve poussée à vous reparler très-inutilement de ce que vous mavez conté,et peut-être très-ennuyeusement pour vous;'mais je me, suis laissée emporterau plaisir de me renouveler à moi-même des idées qui vous font comme unremercîment du soin et de l'amitié qui vous a obligée de men faire part.

Mais ne pourriez-vous jamais faire quelque autre voyage à Avignon, sans quevous y fussiez dans cette horrible agitation? Ne pourriez-vous point jouir durepos quon trouve dans ce beau pays et de la société des personnes raison-nables qui lhabitent? Ny pourriez-vous point un peu mieux dormir, cest-à-

1 Le Rhône, ot la Durance, qui se jette dans ce fleuve, à une lieue au-dessous d'Avignon.

2 Les habits de chœur des chanoines de la métropole dAvignon étaient rouges comme ceux

des cardinaux.

5 Cest à propos de la juiverie dAvignon.