LETTRES DE MA MME DE SÉVIGNÉ
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A LA MÊME
{A Auray, samedi 50 juillet 1089,
Regardez un peu où je suis, ma chère bonne; me voilà sur la côte du midi,sur le bord de la mer. Oùestle temps que nousétions dans ce petit cabinet àParis, à deuxpasl’une del’autre? Ilfaut espérer que nous nous y retrouverons.Cependant voici où la Providence me jette. Je vous écrivis lundi de Rennestout ce que je pensois sur ce voyage : nous en partîmes mardi. Rien ne peutégaler les soins et l’amitié de madame de Chaulnes : son attention principaleest que je n’aie aucune incommodité; elle vient voir elle-même comme je suislogée. Et pour M. de Chaulnes, il est souvent à table auprès de moi, et je l’en-tends qui dit entre bas et haut : «Non, madame, cela ne lui fera point de mal;voyez comme elle se porte. Voilà un fort bon melon, ne croyez pas que notreRretagne en soit dépourvue; il faut qu’elle en mange une petite côte. » Etenfin, quand je lui demande ce qu’il marmotte, il se trouve que c’est qu’ilvous répond, et qu’il vous a toujours présente pour la conservation de masanté. Cette folie n’est point encore usée, etnous a fait rire deux ou trois fois.
Nous sommes venues en trois jours de Rennes à Vannes : c’est six ou septlieues par jour; cela fait une facilité et une manière de voyager fort commode,trouvant toujours des dîners et des soupers tout prêts et très-bons. Nous trou-vons partout les communautés, les compliments et le tintamarre qui accom-pagnent Vos Grandeurs, et, déplus, des troupes, des officiers et des revues derégiments, qui font un air de guerre admirable. Le régiment de Kerman estfort beau; ce sont tous bas Bretons, grands et bien faits au-dessus des autres,qui n’entendent pas un mot de françois, si ce n’est quand on leur fait fairel’exercice, qu’ils font d’aussi bonne grâce que s’ils dansoient des passe-pieds : c’est un plaisir de les voir. Je crois quec’étoitdeceux de cette espèceque Bertrand du Guesclin disoit qu’il étoit invincible à la tête de ses Bretons.
Nous sommes en carrosse, M. et madame de Chaulnes, M. de Revel et moi.Un jour je fais épuiser à Revel la Savoie, où il y a beaucoup à dire 1 ; un autre,la R..., dontles folies et les fureurs sont inconcevables; une autre fois, le pas-sage du Rhin : nous appelons cela dévider tantôt une chose, tantôt une autre.
Nous arrivâmes jeudi au soir à Vannes : nous logeâmes chez l’évêque, filsde M. d’Argouges; c’est la plus belle et la plus agréable maison, et la mieux
1 t.c cnmle do Revel était Piémontais.