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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉV1GNÉ

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meublée quon puisse voir. Il y eut un souper dune magnificence à mourirde faim. Je disois à Revel : « Ah! que jai faim! » On me donnoit un per-dreau : jeusse voulu du veau; une tourterelle : je voulois une aile de cesbonnes poulardes de Rennes. Enfin, je ne men dédis point : si vous dites :Je mangerai tant que lon voudra, parce que je nai point de faim, je dirai :Je mangerais le mieux du monde sil nv avoit rien sur la table. Il fautpourtant saccoutumer à cette fatigue.

M. de la Faluère me fit des honnêtetés au delà de tout ce que je puisdire : il me regardoit, et ne me parloit quavec des exclamations : « Quoi !cest madame de Sévigné ! quoi ! cest elle-même ! »

Hier, vendredi, il nous donna à dîner en poisson; ainsi nous vîmes ce quela terre et la mer savoient faire : cest ici le pays des festins. Je causai avecce premier président : il me dit tout naïvement quil improuvoit infiniment larequête civile, parce quayant su par M. Ferrand, son beau-frère, commelaffaire avoit été gagnée tout dune voix, il étoit convaincu que la justice et laraison étoient de votre côté. Je lui dis un mot de notre petite bataille dugrand conseil : il admira notre bonheur, et détesta cet excès de chicane. Jediscourus un peu sur les manières de madame de Rury, sur cette inscriptionde faux contre une pièce quelle savoit véritable, sur largent que cette chi-cane avoit coûté, sur la plainte quelle faisoit quon avoit étranglé son affaireaprès vingt-deux vacations, sur la délicatesse de cette conscience, sur cetteopiniâtreté contre lavis de ses meilleurs amis. M. de la Faluère mécoutoitavec attention et sans ennui, je vous en réponds. Sa femme est à Paris. En-suite on dîna, on fit briller le vin de Saint-Laurent, et en basse note entreM. et madame de Chaulnes, lévêque de Vannes et moi, votre santé fut bue,et celle de M. de Grignan, gouverneur de ce nectar admirable; enfin, mabelle, il est question de vous à lautre bout du monde. Nous vîmes une fortjolie fille, qui ferait de lhonneur à Versailles; mais elle épouse M. deQuerignisignidi, fort proche voisin du Conquôt 1 , et fort loin de Trianon.

M. de Revel est parti ce matin pour aller voir Rrest, qui est présentementla plus belle place quon puisse voir. Il trouvera M. de Seignelay dans sonbord, M. le maréchal dEstrées sur le pavé des vaches à Brest; il admireralarmée navale, la plus belle quil est possible; il partagera limpatience delarrivée du chevalier de Tourville ; il apprendra au juste le nombre des vais-seaux de nos ennemis à File dOucssant, et reviendra dans quatre jours, con-tent de sa curiosité, et nous dira tout ce quil aura vu : ce sera de quoi dévider.

Madame de Chaulnes sort dici ; elle va vous écrire : outre le plaisir que

Le Conquêt est situé au fond de la Bretagne ; cest l'extrémité du département du Finistère.