052
LETTRES DE MADAME DE SÉVIGKÉ
ou plutôt c’estainsi que nous le devrions servir. Je n'aurai point de repos quevous ne me mandiez l’heureux retour de M. de Grignau. Hélas ! vous dites bienvrai, malille : cette Providence, dont nous savons si bien parler, ne nous sertguère dans les choses qui nous tiennent sensiblement au cœur : nous avonstort; mais nous n’éprouvons que trop notre foiblesse dans toutes les occasions.
Vous ne m’avez point parlé cette fois de M. le chevalier. Je crovois qu’ilvoulût prendre les eaux dans l’automne et dans le printemps, et passer l’hiverdans votre doux climat; mais, s’il ne le fait pas, je penserai toujours qu’illait bien. Pour moi, je ne sais si l’envie de vous voir cet hiver à Paris in’au-roit fait surmonter des impossibilités; mais je vous assure que c’est celaque j’aurois eu précisément à combattre : point d’argent qu’à la pointe del’épée, de petits créanciers dont je suis encore étranglée, des chevaux decarrosse à racheter; en sorte que j’ignore comme j’aurois pu faire sansm’exposer à me sentir toute ma vie de ce dérangement. Au lieu qu’en sui-vant votre exemple, et passant l’hiver en ce pays, comme vous en Provence,j’aurai le temps de respirer. Je crois ce régime aussi bon pour vous que pourmoi. Celte lettre va partir. Il n’est point arrivé de courrier de JJrest ; maisla nouvelle se confirme par des gens qui en sont venus ; vous l’apprendrezde Paris. Adieu, ma chère comtesse; je vous embrasse mille fois.
A LA MÊME
A Àuray, mardi 9 août 1689.
Nous croyons aisément, ma fiI le, que les chaleurs que souffre M. de Grignausont extrêmes, puisque nous en avons ici de très-violentes, quoique voisinsdes bords de la mer. Vraiment, ce n’est pas ici de ces canicules de Livry, quenous trouvions si ridicules : celle-ci est sans aucune pluie; nous suons tousles jours, et nous croyons que cela est admirable pour la santé. Nous allonsdemain au Port-Louis. Je donnerai votre lettre à M. de Chaulnes ; mais ce nesera que demain, car il est aujourd’hui entièrement accablé. La plaisanteriede ce génie qui le pousse pour prendre soin de ma santé nous fait encorerire : il a si bien retenu vos soins et votre attention pour la conservation dema personne, que le souvenir nous en fait plaisir, et fait un commerce con-tinuel avec vous. Il est, dit-il, combattu, quand je mange sagement, entre leplaisir d’être assuré de ma santé et le déplaisir que vous n’ayez rien à luidire; un ragoût, une salade de concombres, des cerneaux, lui font une liai-son avec vous, qui, toute superficielle qu’elle est, lui est l'orl agréable.