600
LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
Oti me mande que c’est M. de Coëtlogonqui aura la députation; je n’en aipas donté, et je crois que M. de Chaulnes n’en doutoit pas non plus. Il avoitbon esprit, il voyoitle retour du parlement, le présent de la ville de Rennes,la part que; M. de Coëtlogon paroissoit avoir à tout cela, comme gouverneur decette ville, où l’on tient les états : tout parle pour lui ; il lait une dépense en-ragée. C’est un bonheur que le voyage de Rome brouille et confonde tout cela :je doute que ce bon duc en corps et en âme eût pu l’emporter ; ainsi Dieu faittout pour le mieux. Mais, quand j’ai accusé M. de Chaulnes de négligence, jen’étois pas moins pour lui dans les pièces justificatives : quoi ! ma fille, voustoute cartésienne, toute raisonnable, tou te juste dans vos pensées, je vous attra-perais à juger qu’il a tort sur un sujet où il a raison, parce qu’il auroit manquéd’activité dans une autre occasion ! et cet endroit vous empêcheroit de voir lesautres! Voilà une étrange justice! vous seriez bien fâchée que la quatrièmedes enquêtes eût jugé ainsi votre procès : moi misérable, je me trouvaitoute telle à cet égard que si nous avions eu la députation. Je sentis pour-tant cet endroit en l’écrivant; mais je crus qu’il trouveroit son passe-portauprès de vous, et que vous vous souviendriez d'une chose que je dis souvent :Ce qui est bon est bon , ce qui est vrai est vrai; cela doit être toujours vuîle la même façon : s’il y a des facettes sur d’autres sujets, il ne faut pointles mêler non plus que de certaines eaux dans certaines rivières. Je crusencore que vous vous souviendriez que l’ingratitude est ma bête d’aversion:de bonne loi, je ne la puis souffrir, et je la poursuis en quelque lieu que jela trouve.
Mais je vois bien que vous avez oublié tout cela, puisque vous avez cru voirquelque chose de forcé dans ce que je vous disois : je le sentis; mais sauvez-moi du moins de la pensée que j’aie voulu me parer de cette sotte générositéde province : jeserois fâchée que vous me crussiez si changée. Je trouvai cebeau sentiment si naturellement au bout de maplume, que je vous en reparlefort naïvement, et je vous conjure qu’avec la même justice vous soyez per-suadée que, si la lenteur et la négligence ont paru dans cette dernière occasion,les justificatives n’en sont pas moins vraies ni les ingrats moins ingrats ; envérité, cela ne se doit point confondre, et même vous vovez présentement queces bons gouverneurs n'ont pas tort.
Je ne suis point encore revenue de mon étonnement au sujet de l’esprit deM. de Chaulnes et du changement que vous me dites y avoir remarqué. Envérité, je ne le reconnois pas; il étoit tout un antre homme dans notre petitvoyage ; c’étoit votre génie qui le ressuscitait : votre présence étoit trop forte,jointe avec les affaires de Rome ; il eu étoit accablé. 11 y a un cardinal véni-tien nommé Barbarii/o , évêque de Padoue, qui avoit plus de voix qu’il ne