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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ

Oti me mande que cest M. de Coëtlogonqui aura la députation; je nen aipas donté, et je crois que M. de Chaulnes nen doutoit pas non plus. Il avoitbon esprit, il voyoitle retour du parlement, le présent de la ville de Rennes,la part que; M. de Coëtlogon paroissoit avoir à tout cela, comme gouverneur decette ville, lon tient les états : tout parle pour lui ; il lait une dépense en-ragée. Cest un bonheur que le voyage de Rome brouille et confonde tout cela :je doute que ce bon duc en corps et en âme eût pu lemporter ; ainsi Dieu faittout pour le mieux. Mais, quand jai accusé M. de Chaulnes de négligence, jenétois pas moins pour lui dans les pièces justificatives : quoi ! ma fille, voustoute cartésienne, toute raisonnable, tou te juste dans vos pensées, je vous attra-perais à juger quil a tort sur un sujet il a raison, parce quil auroit manquédactivité dans une autre occasion ! et cet endroit vous empêcheroit de voir lesautres! Voilà une étrange justice! vous seriez bien fâchée que la quatrièmedes enquêtes eût jugé ainsi votre procès : moi misérable, je me trouvaitoute telle à cet égard que si nous avions eu la députation. Je sentis pour-tant cet endroit en lécrivant; mais je crus quil trouveroit son passe-portauprès de vous, et que vous vous souviendriez d'une chose que je dis souvent :Ce qui est bon est bon , ce qui est vrai est vrai; cela doit être toujours vuîle la même façon : sil y a des facettes sur dautres sujets, il ne faut pointles mêler non plus que de certaines eaux dans certaines rivières. Je crusencore que vous vous souviendriez que lingratitude est ma bête daversion:de bonne loi, je ne la puis souffrir, et je la poursuis en quelque lieu que jela trouve.

Mais je vois bien que vous avez oublié tout cela, puisque vous avez cru voirquelque chose de forcé dans ce que je vous disois : je le sentis; mais sauvez-moi du moins de la pensée que jaie voulu me parer de cette sotte générositéde province : jeserois fâchée que vous me crussiez si changée. Je trouvai cebeau sentiment si naturellement au bout de maplume, que je vous en reparlefort naïvement, et je vous conjure quavec la même justice vous soyez per-suadée que, si la lenteur et la négligence ont paru dans cette dernière occasion,les justificatives nen sont pas moins vraies ni les ingrats moins ingrats ; envérité, cela ne se doit point confondre, et même vous vovez présentement queces bons gouverneurs n'ont pas tort.

Je ne suis point encore revenue de mon étonnement au sujet de lesprit deM. de Chaulnes et du changement que vous me dites y avoir remarqué. Envérité, je ne le reconnois pas; il étoit tout un antre homme dans notre petitvoyage ; cétoit votre génie qui le ressuscitait : votre présence étoit trop forte,jointe avec les affaires de Rome ; il eu étoit accablé. 11 y a un cardinal véni-tien nommé Barbarii/o , évêque de Padoue, qui avoit plus de voix quil ne