076 LETTRES I)E MADAME DE SÉVIGNE
l’embrasserez aussi de bon cœur. Il m’a écrit encore une jolie lettre pour mesouhaiter une heureuse année. 11 me paroît désolé à Kaysersloutre : il dit quelien ne l’empêche de venir à Paris, mais qu’il attend les ordres de Provence;que c’est ce ressort qui le fait agir. Je trouve que vous le faites bien languir.Sa lettre est du 2 ; je le croyois à Paris. Faites-l’y donc venir, et qu’aprèsune petite apparition il coure vous embrasser. Ce petit homme me paroît enétat que si vous trouviez un bon parti, Sa Majesté lui accorderoit aisémentla survivance de votre très-belle charge. Vous trouvez que son caractère etcelui de Pauline ne se ressemblent nullement ; il faut pourtant que certainesqualités du cœur soient chez l’un et chez l’autre ; pour l’humeur, c’est uneautre affaire. Je suis ravie que ses sentiments soient à votre fantaisie. Je luisouhaiterais un peu plus de penchant pour les sciences, pour la lecture ; celapeut venir. Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j’aime mieux qu’elle enavale de mauvais que de ne point aimer à lire ; les romans, les comédies, lesVoiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé. A-t-elle tâté de Lucien?est-elle à portée des Petites Lettres? Ensuite il faut l’histoire; si on a besoinde lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Quant aux beaux livresde dévotion, si elle ne les aime point, tant pis pour elle ; car nous ne savonsque trop que, même sans dévotion, on les trouve charmants. À l’égard de lamorale, comme elle n’en feroit pas un si bon usage que vous, je ne voudraispoint du tout qu’elle mît son petit nez ni dans Montaigne, ni dans Charron ,ni dans les autres de cette sorte ; il est bien matin pour elle. La vraie moralede son âge, c’est celle qu’on apprend dans les bonnes conversations, dansles fables, dans les histoires, par les exemples ; je crois que c’est assez. Sivous lui donnez un peu de votre temps pour causer avec elle, c’est assuré-ment ce qui seroit le plus utile. Je ne sais si tout ce que je dis vaut la peineque vous le lisiez : je suis bien loin d’abonder dans mon sens.
Vous me demandez si je suis toujours une petite dévote qui ne vaut guère ;oui, justement, voilà ce que je suis toujours, et pas davantage, à mon grandregret. Tout ce que j’ai de bon, c’est que je sais bien ma religion, et de quoiil est question ; je ne prendrai point le faux pour le vrai ; je sais ce qui est bonet ce qui n’en a que l’apparence ; j’espère ne m’y point méprendre, et que Dieum’ayant déjà donné de bons sentiments, il m’en donnera encore : les grâcespassées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront.Ainsije vis dansla contiance, mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais je vous gronde detrouver notre Corbinelli le mystique du diable; votre frère en pâme de rire ; jele gronde comme vous. Comment, mystique du diable! un homme qui nesonge qu’à détruire son empire, qui ne cesse d’avoir commerce avec les en-nemis du diable, qui sont les saints elles saintes de l’Eglise ! un homme qui ne