LETTRES DE MADAME DE SÉVK1NÉ
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compte pour rien son chien de corps ; qui souffre la pauvreté chrétiennement,vous direz philosophiquement ; qui ne cesse de célébrer les perfections etl’existence de Dieu ; qui ne juge jamais son prochain, qui l’excuse toujours ;qui passe sa vie dans la charité et le service du prochain ; qui est insensible auxplaisirs et aux délices de la vio; qui enfin, malgré sa mauvaise fortune, estentièrement soumis à la volonté de Dieu ! Et vous appelez cela le mystique dudiable! Vous ne sauriez nier que ce ne soit là le portrait de notre pauvreami : cependant il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui fait rire d'abord,et qui pourroit surprendre les simples. Mais je résiste, comme vous voyez,et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de ma grand’mère(sainte Chantal ) et du bienheureux Jean de la Croix.
À propos de Corbinelli, il m’écrivit l’autre jour un fort joli billet ; il me ren-doit compte d’une conversation et d’un dîner chez M. de Lamoignon : lesacteurs étoient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bour-daloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages desanciens et des modernes ; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d’un seulmoderne, qui surpassoit, à son goût, et les vieux et les nouveaux. Le compa-gnon du Bourdaloue, qui faisoit l’entendu, et qui s’étoit attaché à Despréauxet à Corbinelli, lui demanda quel étoit donc ce livre si distingué dans sonesprit? Despréaux ne voulut pas le nommer; Corbinelli lui dit : « Monsieur,je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. » Despréaux luirépondit en riant : « Ah ! monsieur, vous l’avez lu plus d’une fois, j’en suisassuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro , etpresse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit :« Mon père, ne me pressez point. » Le père continue. Enfin, Despréaux leprend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voulez :eh bien, morbleu! c’est Pascal. — Pascal! dit le père, tout rouge, toutétonné, Pascal est beau autant que le faux peut l’être. — Le faux! reprit Des-préaux, le faux! sachez qu’il est aussi vrai qu’il est inimitable; on vient de letraduire en trois langues. » Le père répond : « Il n’en est pas plus vrai. » Des-préaux s’échauffe, et criant comme un fou : « Quoi ! mon père, direz-vousqu’un des vôtres n’ait pas fait imprimer dans un de ses livres qu’tm chrétienn’est pas obligé d’aimer Dieu 1 ! Osez-vous dire que cela est faux ? — Monsieur,dit le père, en fureur, il faut distinguer. —Distinguer! dit Despréaux, distin-guer, morbleu ! distinguer! distinguer si nous sommes obligés d’aimer Dieu ! »
1 C’est ici une de ces fameuses disputes que Despréaux disait avoir soutenues en plus d’unendroit au sujet de l’amour de Dieu, et peut-être celle qui lui fît naître l’idée de son épître àl’abbé Renaudot, qu’il ne composa qu’en 1695, (Voyez l’épître xu de Despréaux et la dixièmeLettre provinciale.)