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Lettres choisies de Madame de Sévigné / precédées d'une notice par Grouvelle ; d'observations littéraires par Suard ; accompagnées de notes explicatives sur les faits et sur les personnages du temps ; ornées d'une galerie de portraits historiques ; dessinés par Staal ; gravés au Burin par Massard, F. Delannoy, Regnault, Outhwaitte, etc.
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LETTRES DE MADAME DE SÉVK1NÉ

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compte pour rien son chien de corps ; qui souffre la pauvreté chrétiennement,vous direz philosophiquement ; qui ne cesse de célébrer les perfections etlexistence de Dieu ; qui ne juge jamais son prochain, qui lexcuse toujours ;qui passe sa vie dans la charité et le service du prochain ; qui est insensible auxplaisirs et aux délices de la vio; qui enfin, malgré sa mauvaise fortune, estentièrement soumis à la volonté de Dieu ! Et vous appelez cela le mystique dudiable! Vous ne sauriez nier que ce ne soit le portrait de notre pauvreami : cependant il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui fait rire d'abord,et qui pourroit surprendre les simples. Mais je résiste, comme vous voyez,et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de ma grandmère(sainte Chantal ) et du bienheureux Jean de la Croix.

À propos de Corbinelli, il mécrivit lautre jour un fort joli billet ; il me ren-doit compte dune conversation et dun dîner chez M. de Lamoignon : lesacteurs étoient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bour-daloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages desanciens et des modernes ; Despréaux soutint les anciens, à la réserve dun seulmoderne, qui surpassoit, à son goût, et les vieux et les nouveaux. Le compa-gnon du Bourdaloue, qui faisoit lentendu, et qui sétoit attaché à Despréauxet à Corbinelli, lui demanda quel étoit donc ce livre si distingué dans sonesprit? Despréaux ne voulut pas le nommer; Corbinelli lui dit : « Monsieur,je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. » Despréaux luirépondit en riant : « Ah ! monsieur, vous lavez lu plus dune fois, jen suisassuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro , etpresse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit :« Mon père, ne me pressez point. » Le père continue. Enfin, Despréaux leprend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voulez :eh bien, morbleu! cest Pascal. Pascal! dit le père, tout rouge, toutétonné, Pascal est beau autant que le faux peut lêtre. Le faux! reprit Des-préaux, le faux! sachez quil est aussi vrai quil est inimitable; on vient de letraduire en trois langues. » Le père répond : « Il nen est pas plus vrai. » Des-préaux séchauffe, et criant comme un fou : « Quoi ! mon père, direz-vousquun des vôtres nait pas fait imprimer dans un de ses livres qutm chrétiennest pas obligé daimer Dieu 1 ! Osez-vous dire que cela est faux ? Monsieur,dit le père, en fureur, il faut distinguer.Distinguer! dit Despréaux, distin-guer, morbleu ! distinguer! distinguer si nous sommes obligés daimer Dieu ! »

1 Cest ici une de ces fameuses disputes que Despréaux disait avoir soutenues en plus dunendroit au sujet de lamour de Dieu, et peut-être celle qui lui fît naître lidée de son épître àlabbé Renaudot, quil ne composa quen 1695, (Voyez lépître xu de Despréaux et la dixièmeLettre provinciale.)