LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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Chaulnes ni de mesdames de Lavardin et de la Fayette, auxquelles je demandevolontiers conseil ; de sorte que rien n’a manqué au bonheur ni à l’agrémentde ce voyage. Vous y mettrez la dernière main en repassant par Grignan, oùnous allons vous attendre. L’assemblée de nos petits états est finie ; noussommes ici seuls, en attendant que M. de Grignan soit en état d’aller à Grignan,et puis, s’il se peut, à Paris. 11 a été mené quatre ou cinq jours fort rudementde la colique et de la fièvre continue, avec deux redoublements par jour. Cettemaladie alloit beau train, si elle n’avoit été arrêtée par les miracles ordinairesdu quinquina ; mais n’oubliez pas qu’il a été aussi bon pour la colique quepour la fièvre ; il faut donc se remettre. Nous n’irons à Âix qu’un moment pourvoir la petite religieuse de Grignan', et dans peu de jours nous serons pour toutl’hiver à Grignan, où le petit colonel (le marquis de Grignan), qui a son régi-ment à Valence et aux environs, viendra passer six semaines avec nous. Hélas !tout ce temps ne passera que trop vite, je commence à soupirer douloureu-sement de le voir courir avec tant de rapidité : j’en vois et j’en sens les con.séquences. Vous n’en êtes pas encore, mon jeune cousin, à de si tristesréflexions.
J’ai voulu vous écrire sur la mort de M. de Seignelai : quelle mort! quelleperte pour sa famille et pour ses amis ! On me mande que sa femme est incon-solable, et qu'on parle de vendre Sceaux à M. le duc du Maine. O mon Dieu !que de choses à dire sur un si grand sujet ! Mais que dites-vous de sa dépouillesur un homme que l’on croyoit déjà tout établi 2 ? Autre sujet de conversation,mais il ne faut faire à présent que la table des chapitres pour quand nous nousverrons. M. le duc de Chaulnes nous a écrit de fort aimables lettres, et nousdonne une espérance assez proche de le voir bientôt à Grignan; mais auparavantil me paroît. qu’il ne seroit pas impossible d’envoyer enfin ces bulles si long-temps attendues et trop tôt chantées; qui n’eût pas cru que l’abbé de Polignacles apportoit? Je n’ai jamais vu un enfant-si difficile à baptiser; mais enfin,vous en aurez l’honneur, vous le méritez bien après tant de peines.; venezdonc recevoir nos louanges. Je n’ose presque vous parler de votre déménage-ment delà rue du Parc-Royal pour aller demeurer au Temple ; j’en suis affligéepour vous et pour moi ; je hais le Temple autant que j’aime la déesse (madamede Coulanges) qui veut présentement y être honorée; je hais ce quartier, quine mène qu’à Montfaucon; j’en hais même jusques à la belle vue dont ma-dame de Coulanges me parle; je hais cette fausse campagne, cpii lait qu’onn’est plus' sensible aux beautés delà véritable, et qu’elle sera plus à couvert des
1 Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse aux Filles de Sainte-Marie.
* II. de Pontchartrain, alors controleur des finances, et depuis chancelier de Franco en 1099.