LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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vous touche, m’a retenue dans un silence que je crois que vous avez entendu.Je le romps aujourd’hui, monsieur, parce que M. de Grignan ne trouve pasque le mariage d’une fille mérite d’en écrire à un ministre comme vous, et maÜlle ne pourroit encore vous écrire de sa main, et n’oseroit en prendre uneautre que la mienne: je me trouve insensiblement le secrétaire de l’un et del’autre. Je sais que vous aimez mademoiselle de Grignan 1 ; elle n’oseroit chan-ger denom sans que vous en soyez informé : celui de Simiane n’estpas inconnu.
Voilà, monsieur, toute ma commission faite; et, comme il y a quelqueplaisir à se défaire de telle marchandise, nous vous prions de faire made-moiselle votre fille la Félicité 2 d’une autre maison; c’est un présent dignede vous, et qui recevra un nouveau prix quand vous le ferez vous-même.Voilà, monsieur, les conseils que l’on donne quand on est sur le point defaire une noce; mais elle se fera sans bruit et sans aucune cérémonie, etcomme il convient à l’état de foiblesse où ma fille est encore. J’espère qu’ilnous reviendra des forces, que nous emploierons à vous aller dire nous-mêmes à quel point vous êtes sincèrement honoré de tout ce qui est ici. Ce-pendant nous perdons M. Nicole : c’est le dernier des Romains; et je suistoujours, monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante.
La marquise de Sévigné.
Nous vous supplions de faire part de cette lettre à madame votre femme,en l’assurant de nos très-humbles services.
AU PRÉSIDENT DE MOULOEAU
A Grignan. mardi 30 janvier 1690,
J’ai pris pour moi les compliments qui me sont dus, monsieur, sur le ma-riage de madame de Simiane, qui ne sont proprement que d’avoir extrême-ment approuvé ce que ma fille a disposé dans son esprit il y fort longtemps.Jamais rien ne sauroit être mieux assorti : tout y est noble, commode etavantageux pour une fille de la maison de Grignan, qui a trouvé un hommeet une famille qui comptent pour tout son mérite, sa personne et son nom,
* Elle épousa Louis de Simiane le 29 novembre 1695.
2 « On parlait déjà du mariage de Catherine -Félicité Arnauld avec M. de 'forci. » (Journalîle Drmgean, 20 septembre 1695. )