PBEFACE.
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tous pas que cela tienne à la seule force de notre intelligence. Nousvenons après la monarchie tombée; nous toisons à terre le colossebrisé, nous lui trouvons des proportions différentes de celles qu’ilparaissait avoir lorsqu’il était debout. Placés à un autre point de laperspective, nous prenons pour un progrès de l’esprit humain lesimple résultat des événements, le dérangement ou la disparition desobjets. Le voyageur qui foule aux pieds les ruines de Thèbes est-ill’Égyptien qui demeurait sous une des cent portes de la cité de Pha-raon ?
Ce qui nous blesse aujourd’hui surtout, en lisant notre histoirepassée, c’est de ne pas nous y rencontrer. La France est devenue ré-publicaine et plébéienne, de royale et aristocratique qu’elle était.Avec l’esprit d’égalité qui nous maîtrise, la présence exclusive dequelques nobles dans nos fastes nous irrite ; nous nous demandonssi nous ne valons pas mieux que ces gens-ià, si nos pères n’ont pointcompté dans les destinées de notre patrie. Une réflexion devrait nouscalmer. Qui d’entre nous survivra à son temps? Savons-nous com-ment s’appelaient ces milliers de soldats qui ont gagné les grandesbatailles de l’armée populaire ? Ils sont lombes aux yeux de leurs ca-marades , morts un moment après à leur côté. Des généraux, quipeut-être n’eurent aucune part au succès, sont devenus les illégiti-mes héritiers de ces obscurs enfants de l’honneur et de la gloire. Unonation n’a qu’un nom; les individus, plébéiens ou patriciens, nesont eux-mêmes connus que par quelques-uns d’entre eux , jouetsou favoris de la fortune.
Sous le rapport des libertés, une observation analogue se pré-sente. Les historiens du dix-septième siècle ne les pouvaient pascomprendre comme nous : ils ne manquaient ni d’impartialité, nid’indépendance , ni de courage ; mais ils n’avaient pas ces notionsgénérales des choses que le temps et la révolution ont développées.L’histoire fait des progrès, dont sont privées quelques autres partiesde l’intelligence lettrée. La langue, quand elle a atteint sa maturité,demeure en cet état, ou se gâte. On peut faire des vers autrementque Racine, jamais mieux : la poésie a ses bornes dans les limitesde l’idiome où elle est écrite et chantée. Mais l’histoire, sans se cor-rompre , change de caractère avec les âges , parce qu’elle se com-pose des faits acquis et des vérités trouvées , parce qu’elle réformeses jugements par ses expériences, parce qu'étant le reflet des mœurset des opinions de l’homme, elle est susceptible du perfectionnement