NOTICE SUR MOLIÈRE, XXI
trompez, car il est impossible que Molière ait fait une mauvaisepièce. »
La Fontaine était un hflte assrdu de ia maison de Molière à Au-teuil. Ces deux génies étaient faits pour se comprendre. Ils travail-laient sur le même fond, et celui qu’on appelle le peintre des ani-maux ne changeait guère que le nom des personnages. Un jour queles beaux esprits du temps raillaient La Fontaine, qui ne daignaitpas y prendre garde : « Ils ont beau faire, dit Molière ; le Bon-homme vivra plus longtemps que nous tous. »
Chapelle n’est plus rien, ou presque rien pour la postérité ; maisil était compté par ses contemporains parmi les plus grands poètes.Molière l’aimait par souvenir d’enfance : ils avaient été condiscipleschez les jésuites ; et Chapelle avait assez de discernement pour sa-voir ce que valait un tel ami. On a dit que Chapelle était l’originalde Philinte : il y a quelque différence pourtant ; et le sage Philintene paraît pas fait pour aimer la bouteille, et pour laisser couler lavie sans s’en mêler. Chapelle avait pri3 l’habitude de recevoir sesamis chez Molière ; il y arrivait toujours avec deux ou trois beauxesprits ; on servait un bon dîner qu’on arrosait largement, puis oncausait de littérature et on finissait par dire des folies. Molière, surles derniers temps, n’assistau qu au commencement de ces festins.U prenait son lait, seule nourriture qui lui fût permise, ne disaitmot pour ménager sa voix, et se retirait de bonne heure. Un soirqu’on menait grand train dans la salle à manger, et que Molières’était couché, un valet vint le réveiller en sursaut. Il n’y avait pasune minute à perdre. C’était Chapelle qui entraînait gaiement tousles convives à la rivière, pour s’y noyer de compagnie. Molière ac-court, et trouve tous ces ivrognes entêtés de leur projet. « Com-ment, sans moi? leur dit-il. — Eh! il a raison, s’écria Chapelle.Nous lui faisions injure d’aller nous noyer sans lui. — Mais, re-prit Molière, ce n’est pas la nuit qu’il faut exécuter un si beau des-sein; nous passerions pour des imprudents ou des étourdis. C’està la lumière du soleil que nous dirons adieu aux sottises de ce basmonde ; attendons le jour; allons nous coucher. » Et ils y furent.
Molière avait beau être dans l’intimité des plus beaux esprits deson temps, et dans la faveur du roi, il était comédien, et le préjugé