XX
NOTICE SUR MOLIÈRE.
Parce que les Fourberies de Scapin, et quelques autres pièces deMolière ne sont qu’amusantes, cela n’empêche pas le Misanthropeet le Tartuffe d’être des chefs-d’œuvre. Pour la Comtesse d’Escar-bagnasy ce n’est qu'une ébauche sans valeur. Mais Molière se re-trouve dans les Femmes savantes. C’est le sujet des Précieuses,traité avec une ampleur, une verve, une abondance, qui annoncentla pleine maturité du génie. Enfin, la dernière production dupoète, le Malade imaginaire est, avec les apparences d’une farce,une grande comédie. La scène des deux amants est charmante, lecaractère de Bélise est achevé, le rôle d’Argan est admirable d’unbout à l’autre, la consultation des médecins est une satire que Ju-vénal aurait enviée, il n’existe pas de caricature mieux réussie queThomas Diafoirus, ni de caractère plus vrai et plus plaisant queM. Purgon. Molière n’avait guere que cinquante ans lorsqu’il écri-vit le Malade imaginaire. Il avait la tête remplie de projets. Il estmort dans sa gloire et dans sa force.
Molière avait été l'ami de la plupart des écrivains de son temps.Il ne fut haï et calomnié que par les Boursault et les Montfleury.Boileau fut un des premiers à reconnaître sa supériorité. On connaîtsa réponse à Louis XIV. « Quel est, suivant vous, lui demanda leroi, l’écrivain qui honore le plus mon règne ? — Sire, c’est Mo-lière ! — Je ne le croyais pas, répondit Louis XIV ; mais vousvous y connaissez mieux que moi. »
Molière, qui avait dix-huit ans de plus que Racine, l’avait pro-tégé à ses débuts. On prétend qu’il lui avait donné le sujet et leplan de la Thébaïde , en y joignant une bourse de cent louis. Ce-pendant Racine ne parle pas de Molière dans la défense des Frèresennemis. Il fit jouer Alexandre , le même jour, par les deux théâtresfrançais, donna Andromaque aux comédiens de l’hôtel de Bourgo-gne , et en même temps enrôla pour eux Mlle du Parc, la meilleureactrice du Palais-Royal. Molière ne put lui pardonner cette con-uite. Ils demeurèrent brouillés sans être ennemis, et continuèrentse rendre justice. Molière défendit les Plaideurs contre les enne-mis de Racine; et comme on disait à Racine que le Misanthropeétait tombé à la première représentation : « Je n’y étais pas,et vous y étiez répondit-il ; cependant j’affirme que vous vous