LES PLAISIRS
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quatorzième, outre une infinité de gens nécessaires à la danse et àla comédie, et d’artisans de toutes sortes venus de Paris; si bienque cela paroissoit une petite armée.
Le ciel même sembla favoriser les desseins de Sa Majesté, puis-qu’en une saison presque toujours pluvieuse, on en fut quitte pourun peu de vent, qui sembla n’avoir augmenté qu’afin de faire voirque la prévoyance et la puissance du roi étoient à l’épreuve des plusgrandes incommodités. De hautes toiles, des bâtimens de bois, faitspresque en un instant, et un nombre prodigieux de flambeaux decire blanche, pour suppléer à plus de quatre mille bougies chaquejournée, résistèrent à ce vent qui, partout ailleurs, eût rendu cesdivertissemens comme impossibles à achever.
M. de Vigarani, gentilhomme modénois, fort savant en toutes ceschoses, inventa et proposa celles-ci ; et le roi commanda au duc deSaint-Aignan, qui se trouva lors en fonction de premier gentilhommede sa chambre, et qui avoit déjà donné plusieurs sujets de balletsfort agréables, de faire un dessein où elles fussent toutes comprisesavec liaison et avec ordre, de sorte qu’elles ne pouvoient manquerde bien réussir.
Il prit pour sujet le Palais d’Alcine, qui donna lieu au titre desPlaisirs de l’Be enchantée; puisque, selon l’Arioste, le brave Rogeret plusieurs autres bons chevaliers y furent retenus par les doublescharmes de la beauté, quoique empruntée, et du savoir de cette ma-gicienne , et en furent délivrés, après beaucoup de temps consommédans les délices, par la bague qui détruisoit les enchantemens.C’étoit celle d’Angélique, que Mélisse, sous la forme du vieux Atlant,mit enfin au doigt de Roger.
On fit donc en peu de jours orner un rond, où quatre grandesallées aboutissent entre de hautes palissades, de quatre portiquesde trente-cinq pieds d’élévation et de vingt-deux en carré d’ouver-ture, de plusieurs festons enrichis d’or et de diverses peintures,avec les armes de Sa Majesté.
Toute la cour s’y étant placée le septième, il entra dans la place,sur les six heures du soir, un héraut d’armes, représenté par M. desBardins, vêtu d’un habit à "'antique, couleur de feu en broderied’argent, et fort bien monte
Il étoit suivi de trois pages. Celui du roi (M. d’Artagnan) marchoità la tête des deux autres, fort richement habillé de couleur de feulivrée de Sa Majesté, portant sa lance et son écu, dans lequel brilloit un soleil de pierreries, avec ces mots : Nec cesso , nec erro ',faisant allusion à l’attachement de Sa Majesté aux affaires de souÉtat, et à la manière avec laquelle il agit; ce qui étoit encore repré-
4. « Jamais je ne m’arrête, et jamais je ne m’égare. »