H CIVILISATION
la crainte; la convalescence exige presque lesmêmes soins, la même prudence que les approchesde la maladie. Vous les aurez, messieurs, j’en suissûr. Cette même sympathie, cette correspondanceintime et rapide d’opinions, de sentiments, d’idées,qui nous unissait dans les jours dilliciles, et nousa du moins épargné les fautes, nous unira égale-ment dans les bons jours, et nous mettra en me-sure d’en recueillir tous les fruits. J’y compte, mes-sieurs, j’y compte de votre part, et n’ai besoin derien de plus. (Applaudissements. )
Nous avons bien peu de temps devant nous d’icià la fin de l’année. J’en ai eu moi-même bien peupour penser au cours que je devais vous présenter.J’ai cherché quel serait le sujet qui pourrait se ren-fermer le mieux, soit dans l’espace qui nous reste,soit dans le très-peu de jours qui m’ont été donnéspour me préparer. 11 m’a paru qu’un tableau généralde l’histoire moderne de l’Europe, considérée sousle rapport du développement de la civilisation, uncoup d’œil général sur l’histoire de la civilisationeuropéenne, de ses origines, de sa marche, de sonbut, de son caractère ; il m’a paru, dis-je, qu’un teltableau se pouvait adapter au temps dont nousdisposons. C’est le sujet dont je me suis déterminéà vous entretenir.
Je dis de la civilisation européenne : il est évi-dent qu’il y a une civilisation européenne; qu'unecertaine unité éclate dans la civilisation des diversÉtats de l’Europe; qu’elle découle de faits à peuprès semblables, malgré de grandes diversités detemps, de lieux, de circonstances; qu’elle se rattacheaux mêmes principes, et tend à amener à peu prèspartout des résultats analogues. Il y a donc une ci-vilisation européenne, et c’est de son ensemble queje veux vous occuper.
D’un autre côté, il est évident que cette civilisa-tion ne peut être cherchée, que son histoire ne peutêtre puisée dans l’histoire d’un seul des États euro-péens. Si elle a de l’unité, sa variété n’en est pasmoins prodigieuse ; elle ne s’est développée toutentière dans aucun pays spécial. Les traits de saphysionomie sont épars : il faut chercher, tantôt enFrance, tantôt en Angleterre, tantôt en Allemagne,tantôt en Espagne, les éléments de son histoire.
Nous sommes bien placés pour nous adonner àcette recherche et étudier la civilisation européenne,fl ne faut flatter personne, pas même son pays; ce-pendant je crois qu’on peut dire sans flatterie que la.France a été le centre, le foyer de la civilisation del’Europe. 11 serait excessif de prétendre qu’elle aitmarché toujours, dans toutes les directions, à latête des nations. Elle a été devancée, à diversesépoques, dans les arts, par l’Italie; sous le '
EN EUROPE.
vue des institutions politiques, par l’Angleterre.Peut-être, sous d’autres points de vue, à certainsmoments, trouverait-on d’autres pays de l’Europequi lui ont été supérieurs; mais il est impossible deméconnaître que, toutes les fois que la France s’estvue devancée dans la carrière de la civilisation, ellea repris une nouvelle vigueur, s’est élancée et s’estretrouvée bientôt au niveau ou en avant de tous.Non-seulement il lui est arrivé ainsi ; mais les idées,les institutions civilisantes, si je puis ainsi parler,qui ont pris naissance dans d’autres territoires,quand elles ont voulu se transplanter, devenirfécondes et générales, agir au profit commun de lacivilisation européenne, on les a vues, en quelquesorte, obligées de subir en France une nouvelle pré-paration; et c’est de la France, comme d’une se-conde patrie, plus féconde, plus riche, qu’elles sesont élancées à la conquête de l’Europe. Il n’estpresque aucune grande idée, aucun grand principede civilisation qui, pour se répandre partout, n’aitpassé d’abord par la France.
C’est qu’il y a dans le génie français quelquechose de sociable, de sympathique, quelque chosequi se répand avec plus de facilité et d’énergie quedans le génie de tout autre peuple : soit notre lan-gue, soit le tour particulier de notre esprit, de nosmœurs, nos idées sont plus populaires, se présen-tent plus clairement aux masses, y pénètrent plusfacilement; en un mot, la clarté, la sociabilité, lasympathie sont le caractère particulier de la France,de sa civilisation, et ces qualités la rendaient émi-nemment propre à marcher à la tête de la civili-sation européenne.
Lors donc qu’on veut étudier l’histoire de ce grandfait, ce n’est point un choix arbitraire ni de con-vention que de prendre la France pour centre decette étude; c’est au contraire se placer, en quelquesorte, au cœur de la civilisation elle-même, aucœur du fait qu’on veut étudier.
Je dis du fait, messieurs, et je le dis à dessein : lacivilisation est un fait comme un autre, fait suscep-tible, comme tout autre, d’être étudié, décrit, raconté.
Depuis quelque temps on parle beaucoup, et avecraison, de la nécessité de renfermer l’histoire dansles faits, de la nécessité de raconter : rien de plusvrai ; mais il y a plus de faits à raconter, et des faitsplus divers, qu’on n’est peut-être tenté de le croireau premier moment; il y a des faits matériels, visi-bles, comme les batailles, les guerres, les actes offi-ciels des gouvernements; il y a des faits moraux,cachés, qui n’en sont pas moins réels; il y a desfaits individuels, qui ont un nom propre; il y a desfaits généraux, sans nom, auxquels il est impossibled’assigner une date précise, de tel jour, de telle