Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

PREMIÈRE LEÇON. ')

année, quil est impossible de l'enfermer dans deslimites rigoureuses, et qui nen sont pas moins desfaits comme dautres, des faits historiques, quon nepeut exclure de lhistoire sans la mutiler.

La portion même quon est accoutumé à nommerla portion philosophique de lhistoire, les relationsdes faits entre eux, le lien qui les unit, les causeset les résultats des événements, c'est de lhistoire,tout comme les récits de batailles et de tous les évé-nements extérieurs. Les faits de ce genre, sans nuldoute, sont plus difficiles à démêler; on sy trompeplus souvent; il est malaisé de les animer, de lesprésenter sous des formes claires, vives : mais cettedifficulté ne change rien à leur nature; ils nen fontpas moins partie essentielle de lhistoire.

La civilisation, messieurs, est un de ces faits- ;fait général, caché, complexe, très-dilficile, jenconviens, à décrire, à raconter, mais qui nen existepas moins, qui nen a pas moins droit à être décritet raconté. On peut élever sur ce fait un grand nom-bre de questions ; on peut se demander, on sest de-mandé sil était un bien ou un mal. Les uns sensont désolés; les autres sen sont applaudis. On peutse demander si cest un fait universel, sil y a unecivilisation universelle du genre humain, une des-tinée de lhumanité, si les peuples se sont transmisde siècle en siècle quelque chose qui ne se soit pasperdu, qui doive saccroître, passer comme un dé-pôt, et arriver ainsi jusquà la fin des siècles. Pourmon compte, je suis convaincu quil y a en effet unedestinée générale de lhumanité, une transmissiondu dépôt de la civilisation, et par conséquent unehistoire universelle de la civilisation à écrire. Mais,sans élever des questions si grandes, si difficiles àrésoudre, quand on se renferme dans un espace detemps et de lieu déterminé, quand on se borne àlhistoire dun certain nombre de siècles, ou de cer-tains peuples, il est évident que, dans ces limites,la civilisation est un fait qui peut être décrit, ra-conté, qui a son histoire. Je me hâte dajouter quecette histoire est la plus grande de toutes, quellecomprend toutes les autres.

Ne semble-t-il pas, en effet, messieurs, que lefait de la civilisation soit le fait par excellence, lefait général et définitif, auquel tous les autresviennent aboutir, dans lequel ils se résument?Prenez tous les faits dont se compose lhistoiredun peuple, quon est accoutumé à considérercomme les éléments de sa vie; prenez ses institu-tions, son commerce, son industrie, ses guerres,tous les détails de son gouvernement : quand onveut considérer ces faits dans leur ensemble, dansleur liaison, quand on veut les apprécier, les juger,quesl-ce quon leur demande? on leur demande en

quoi ils ont contribué à la civilisation de ce peuple,quel rôle ils y ont joué, quelle part ils y ont prise,quelle influence ils y ont exercée. Cest par non-seulement quon sen forme une idée complète, maisquon les mesure, quon apprécie leur véritable va-leur; ce sont en quelque sorte des fleuves auxquelson demande compte des eaux quils doivent apporterà lOcéan. La civilisation est une espèce dOcéanqui fait la richesse dun peuple, et au sein duqueltous les éléments de la vie du peuple, toutes lesforces de son existence, viennent se réunir. Cela estsi vrai que des faits qui, par leur nature, sont dé-testés, funestes, qui pèsent douloureusement sur lespeuples, le despotisme, par exemple, et lanarchie,sils ont contribué en quelque chose à la civilisa-tion, sils lui ont fait faire un grand pas, eh bien!jusquà un certain point, on les excuse, on leur par-donne leurs torts, leur mauvaise nature; en sorteque partout on reconnaît la civilisation et lesfaits qui lont enrichie, on est tenté doublier leprix quil en a coûté.

Il y a même des faits quà proprement parler onne peut pas dire sociaux, des faits individuels quisemblent intéresser làine humaine plutôt que la viepublique : telles sont les croyances religieuses etles idées philosophiques, les sciences, les lettres,les arts. Ces faits paraissent sadresser à lhomme,soit pour le perfectionner, soit pour le charmer, etavoir plutôt pour but son amélioration intérieure,ou son plaisir, que sa condition sociale. Eh bien!cest encore sous le point de vue de la civilisationque ces faits- mêmes sont souvent et veulent êtreconsidérés. De tout temps, dans tout pays, la reli-gion sest glorifiée davoir civilisé les peuples; lessciences, les lettres, les arts, tous les plaisirs intel-lectuels et moraux ont réclamé leur part dans celtegloire ; et on a cru les louer, les honorer, quand ona reconnu quen effet elle leur appartenait. Ainsi,les faits les plus importants, les plus sublimes eneux-mêmes et indépendamment de tout résultatextérieur, uniquement dans leurs rapports aveclame de lhomme, leur importance saccroît, leursublimité sélève par leur rapport avec la civilisa-tion. Telle est la valeur de ce fait général quil endonne 4 tout ce quil touche. El non-seulement ilen donne; il y a même des occasions les faitsdont nous parlons, les croyances religieuses, lesidées philosophiques, les lettres, les arts, sont sur-tout considérés et jugés sous le point de vue de leurinfluence sur la civilisation ; influence qui devient,jusquà un certain point et pendant un certaintemps, la mesure décisive de leur mérite, de leurvaleur.

Quel est donc, messieurs, je le demande, quel est

c>

ii\ I7.0T.