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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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PREMIÈRE LEÇON.

isolément, sans agir les uns sur les autres, sanslaisser de traces ; les générations successives laissentla société au même point elles lont reçue : cestlétat des tribus sauvages ; la liberté et légalité sont; et pourtant, à coup sûr, la civilisation ny estpoint.

Je pourrais multiplier cés hypothèses;-mais jecrois que nous en avons assez pour démêler quel estle sens populaire et naturel du mot civilisation.

Il est clair quaucun des états que je viens deparcourir ne correspond, selon le bon sens natureldes hommes, à ce terme. Pourquoi? 11 me semble(jue le premier fait qui soit compris dans le motcivilisation (et cela résulte des divers exemples queje viens de faire passer sous vos yeux), cest le faitde progrès, de développement; il réveille aussitôtlidée dun peuple qui marche, non pour changerde place, mais pour changer détat; dun peupledont la condition sétend et saméliore. Lidée duprogrès, du développement, me paraît être lidéefondamentale contenue sous le mot de civilisation.

Quel est ce progrès? quel est ce développement?Ici réside la plus grande difficulté.

Létymologie du mot semble répondre dune ma-nière claire et satisfaisante; elle dit que cest le per-fectionnement de la vie civile, le développementde la société proprement dite, des relations deshommes entre eux.

Telle est, en effet, lidée première qui soffre àlesprit des hommes, quand on prononee le motcivilisation; on se représente à linstant lextension,la plus grande activité et la meilleure organisationdes relations sociales : dune part, une productioncroissante de moyens de force et de bien-être dansla société; de lautre, une distribution plus équi-table , entre les individus, de la force et du bien-être produits.

Est-ce tout, messieurs? Avons-nous épuisé lesens naturel, usuel, du mot civilisation ? Le faitne contient-il rien de plus ?

Cest à peu près comme si nous demandions :Lespèce humaine nest-elle, au fond, quune four-milière, une société il ne sagisse que dordre etde bien-être, où,, pins .la somme du travail seragrande et la réléÆtwffljilesTruits du travail équi-table , plus le but sera atteint et le progrès ac-compli ?

Linstinct des hommes répugne à une définitionsi étroite de la destinée humaine. Il lui semble, aupremier aspect, que le mot civilisation comprendquelque chose de plus étendu, de plus complexe ,de supérieur à la pure perfection des relationssociales, de la force et du bien-être social.

Les faits, lopinion publique, le sens généralc-

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ment reçu du terme, sont daccord avec cet instinct.

Prenez Rome dans les beaux temps de la répu-blique, après la seconde guerre punique, au mo-ment de ses plus grandes vertus, lorsquelle mar-chait à lempire du monde, lorsque létat socialétait évidemment en progrès. Prenez ensuite Romesous Auguste, à lépoque a commencé la déca-dence, au moins le mouvement progressif de lasociété était arrêté, les mauvais principes étaientbien près de prévaloir : il ny a personne cependantqui ne pense et ne dise que la Rome dAugusteétait plus civilisée que la Rome de Fabricius ou deCincinnatus. #

Transportons-nous ailleurs; prenons la Francedes xvii' et xvm e siècles ; il est évident que, sous lepoint de vue social, quant à la somme et à la dis-tribution du bien-être entre les individus, la Francedu xvii* et du xviii' siècle était inférieure à quelquesautres pays de lEurope, à la Hollande et à lAngle-terre, par exemple. Je crois quen Hollande et enAngleterre lactivité sociale était plus grande, crois-sait plus rapidement, distribuait mieux ses fruitsquen France. Cependant demandez au bon sensgénéral; il vous répondra que la France du xvii 0 etdu xviii' siècle était le pays le plus civilisé delEurope. LEurope na pas hésité dans cette ques-tion. On trouve des traces de celte opinion publiquesur la France dans tous les monuments de la litté-rature européenne.

On pourrait montrer beaucoup dautres Étatsle bien-être est plus grand, croît plus rapidement,est mieux réparti entre les individus quailleurs, et cependant, dans linstinct spontané, dans le bonsens général des hommes , la civilisation est jugéeinférieure à celle dautres pays moins bien partagéssous le rapport purement social.

Quest-ce à dire ? quont donc ces pays qui leurdonne, au nom de civilisés, ce droit privilégié ? quicompense si largement, dans lopinion des hommes,ce qui leur manque dailleurs ?

Un autre développement que celui de la vie so-ciale sy est manifesté avec éclat : le développementde la vie individuelle, delà vie intérieure, le déve-loppement de lhomme lui-même, de ses facultés,de ses sentiments, de ses idées. Si la société y estplus imparfaite quailleurs , lhumanité y' apparaîtavec plus de grandeur et de puissance. 11 restebeaucoup de conquêtes sociales à faire; mais dim-menses conquêtes intellectuelles et morales sontaccomplies; beaucoup de biens et de droits man-quent à beaucoup dhommes; mais beaucoup degrands hommes vivent et brillent aux yeux dumonde. Les lettres, les sciences, les arts déploienttout leur éclat. Partout le genre humain voit res-