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CIVILISATION EN EUROPE.
plendir ces grandes images, ces images glorifiées dela nature humaine, partout où il voit créer ce trésorde jouissances sublimes , il reconnaît et nomme lacivilisation.
Deux faits sont donc compris dans ce grand fait;il subsiste à deux conditions, et se révèle à deuxsymptômes : le développement de l’activité socialeet celui de l’activité individuelle, le progrès de lasociété et le progrès de l’humanité. Partout où lacondition extérieure de l’homme s’étend, se vivifie,s’améliore, partout où la nature intime de l’hommese montre avec éclat, avec grandeur, à ces deuxsignes, et souvent malgré la profonde imperfectionde l’état social, le genre humain applaudit et pro-clame la civilisation.
Tel est, si je ne me trompe, le résultat de l’exa-men simple, purement sensé, de l’opinion généraledes hommes. Si nous interrogeons l’histoire propre-ment dite, si nous examinons quelle est la naturedes grandes crises de la civilisation, de ces faitsqui, de l’aveu de tous, lui ont fait faire un grandpas, nous y reconnaîtrons toujours l’un ou l’autredes deux éléments que je viens de décrire. Ce sonttoujours des crises de développement individuel ousocial, des faits qui ont changé l’homme intérieur,ses croyances, ses mœurs, ou sa condition exté-rieure, sa situation dans ses rapports avec ses sem-blables. Le christianisme, par exemple, je ne dis passeulement au moment de son apparition, mais dansles premiers siècles de son existence, le christia-nisme ne s’est nullement adressé à l’état social; il aannoncé hautement qu’il n’y toucherait pas; il aordonné à l’esclave d’obéir au maître; il n’a attaquéaucun des grands maux, des grandes injustices dela société d’alors. Qui niera pourtant que le chris-tianisme n’ait été dès lors une grande crise de lacivilisation? Pourquoi? parce qu’il a changé l’hommeintérieur, les croyances, les sentiments, parcequ’il a régénéré l’homme moral, l’homme intellec-tuel.
Nous avons vu une crise d’une autre nature; unecrise qui s’est adressée non à l’homme intérieur,mais à sa condition extérieure, qui a changé et régé-néré la société. Celle-là aussi, à coup sûr, a été unedes crises décisives de la civilisation. Parcourez toutel’histoire, vous trouverez partout le même résultat;vous ne rencontrerez aucun fait important, ayantconcouru au développement de la civilisation, quin’ait exercé l’une ou l’autre des deux sortes d’in-fluences dont je viens de parler.
Tel est, si je ne me trompe, le sens naturel etpopulaire du terme; voilà le fait, je ne veux pasdire défini, mais décrit, constaté, à peu près com-plètement, ou au moins dans ses traits généraux.
Nous tenons les deux éléments de la civilisation.Maintenant, messieurs, l’un de ces deux faits suflit-il pour la constituer? si le développement de l’étatsocial ou celui de l’homme individuel se présen-tait isolément, y aurait-il civilisation? le genre hu-main la reconnaîtrait-il? ou bien les deux faitsont-ils entre eux une relation tellement intime etnécessaire, que, s’ils ne se produisent simultané-ment, ils soient cependant inséparables, et que tôtou tard l’un amène l’autre?
On pourrait, ce me semble, aborder celte ques-tion par trois côtés. On pourrait examiner la naturemême des deux éléments .de la civilisation, et sedemander si, par cela seul, ils sont, ou non, étroi-tement liés et nécessaires l’un à l’autre. On peutrechercher historiquement si, en effet, ils se sontmanifestés isolément et l’un sans l’autre, ou s’ils sesont toujours produits l’un l’autre. On peut enfinconsulter sur cette question l’opinion commune deshommes, le bon sens. Je m’adresserai d’abord àl’opinion commune.
Quand un grand changement s'accomplit dansl’état d’un pays, quand il s’y opère un grand déve-loppement de richesse et de force, une révolutiondans la distribution du bien-être social, ce fait nou-veau rencontre des adversaires, essuie des combats;il n’en peut être autrement. Que disent en généralles adversaires du changement? Us disent que ceprogrès de l’état social n’améliore pas, ne régénèrepas de la même manière l’état moral, l’état intérieurde l’homme; que c’est un progrès faux, trompeur,qui tourne au détriment de la moralité, du véritableêtre humain. Et les amis du développement socialrepoussent cette attaque avec beaucoup d’énergie;ils soutiennent, au contraire, que le progrès de lasociété amène nécessairement le progrès de la mora-lité; que quand la vie extérieure est mieux réglée,la vie intérieure se rectifie et s’épure. Ainsi se posela question entre les adversaires et les partisans del’état nouveau.
Renversez l’hypothèse; supposez le développe-ment moral en progrès. Que promettent en généralles hommes qui y travaillent? Qu’ont promis, à l’ori-gine des sociétés, les dominateurs religieux, lessages, les poètes, qui travaillaient à adoucir, arégler les moeurs? Ils ont promis l’amélioration dela condition sociale, la répartition plus équitabledu bien-être. Que supposent, je vous le demande,tantôt ces débats, tantôt ces promesses? Us suppo-sent que, dans la conviction spontanée, instinctivedes hommes, les deux éléments de la civilisation,le développement social et le développement moral,sont intimement liés, qu’à la vue de l’un le genrehumain compte sur l’autre. C’est à cette conviction