Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

12

CIVILISATION EN EUROPE.

plendir ces grandes images, ces images glorifiées dela nature humaine, partout il voit créer ce trésorde jouissances sublimes , il reconnaît et nomme lacivilisation.

Deux faits sont donc compris dans ce grand fait;il subsiste à deux conditions, et se révèle à deuxsymptômes : le développement de lactivité socialeet celui de lactivité individuelle, le progrès de lasociété et le progrès de lhumanité. Partout lacondition extérieure de lhomme sétend, se vivifie,saméliore, partout la nature intime de lhommese montre avec éclat, avec grandeur, à ces deuxsignes, et souvent malgré la profonde imperfectionde létat social, le genre humain applaudit et pro-clame la civilisation.

Tel est, si je ne me trompe, le résultat de lexa-men simple, purement sensé, de lopinion généraledes hommes. Si nous interrogeons lhistoire propre-ment dite, si nous examinons quelle est la naturedes grandes crises de la civilisation, de ces faitsqui, de laveu de tous, lui ont fait faire un grandpas, nous y reconnaîtrons toujours lun ou lautredes deux éléments que je viens de décrire. Ce sonttoujours des crises de développement individuel ousocial, des faits qui ont changé lhomme intérieur,ses croyances, ses mœurs, ou sa condition exté-rieure, sa situation dans ses rapports avec ses sem-blables. Le christianisme, par exemple, je ne dis passeulement au moment de son apparition, mais dansles premiers siècles de son existence, le christia-nisme ne sest nullement adressé à létat social; il aannoncé hautement quil ny toucherait pas; il aordonné à lesclave dobéir au maître; il na attaquéaucun des grands maux, des grandes injustices dela société dalors. Qui niera pourtant que le chris-tianisme nait été dès lors une grande crise de lacivilisation? Pourquoi? parce quil a changé lhommeintérieur, les croyances, les sentiments, parcequil a régénéré lhomme moral, lhomme intellec-tuel.

Nous avons vu une crise dune autre nature; unecrise qui sest adressée non à lhomme intérieur,mais à sa condition extérieure, qui a changé et régé-néré la société. Celle- aussi, à coup sûr, a été unedes crises décisives de la civilisation. Parcourez toutelhistoire, vous trouverez partout le même résultat;vous ne rencontrerez aucun fait important, ayantconcouru au développement de la civilisation, quinait exercé lune ou lautre des deux sortes din-fluences dont je viens de parler.

Tel est, si je ne me trompe, le sens naturel etpopulaire du terme; voilà le fait, je ne veux pasdire défini, mais décrit, constaté, à peu près com-plètement, ou au moins dans ses traits généraux.

Nous tenons les deux éléments de la civilisation.Maintenant, messieurs, lun de ces deux faits suflit-il pour la constituer? si le développement de létatsocial ou celui de lhomme individuel se présen-tait isolément, y aurait-il civilisation? le genre hu-main la reconnaîtrait-il? ou bien les deux faitsont-ils entre eux une relation tellement intime etnécessaire, que, sils ne se produisent simultané-ment, ils soient cependant inséparables, et que tôtou tard lun amène lautre?

On pourrait, ce me semble, aborder celte ques-tion par trois côtés. On pourrait examiner la naturemême des deux éléments .de la civilisation, et sedemander si, par cela seul, ils sont, ou non, étroi-tement liés et nécessaires lun à lautre. On peutrechercher historiquement si, en effet, ils se sontmanifestés isolément et lun sans lautre, ou sils sesont toujours produits lun lautre. On peut enfinconsulter sur cette question lopinion commune deshommes, le bon sens. Je madresserai dabord àlopinion commune.

Quand un grand changement s'accomplit danslétat dun pays, quand il sy opère un grand déve-loppement de richesse et de force, une révolutiondans la distribution du bien-être social, ce fait nou-veau rencontre des adversaires, essuie des combats;il nen peut être autrement. Que disent en généralles adversaires du changement? Us disent que ceprogrès de létat social naméliore pas, ne régénèrepas de la même manière létat moral, létat intérieurde lhomme; que cest un progrès faux, trompeur,qui tourne au détriment de la moralité, du véritableêtre humain. Et les amis du développement socialrepoussent cette attaque avec beaucoup dénergie;ils soutiennent, au contraire, que le progrès de lasociété amène nécessairement le progrès de la mora-lité; que quand la vie extérieure est mieux réglée,la vie intérieure se rectifie et sépure. Ainsi se posela question entre les adversaires et les partisans delétat nouveau.

Renversez lhypothèse; supposez le développe-ment moral en progrès. Que promettent en généralles hommes qui y travaillent? Quont promis, à lori-gine des sociétés, les dominateurs religieux, lessages, les poètes, qui travaillaient à adoucir, arégler les moeurs? Ils ont promis lamélioration dela condition sociale, la répartition plus équitabledu bien-être. Que supposent, je vous le demande,tantôt ces débats, tantôt ces promesses? Us suppo-sent que, dans la conviction spontanée, instinctivedes hommes, les deux éléments de la civilisation,le développement social et le développement moral,sont intimement liés, quà la vue de lun le genrehumain compte sur lautre. Cest à cette conviction