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CIVILISATION EN EUROPE.
DEUXIÈME LEÇON.
Objet de la leçon. — Unité de la civilisation ancienne. — Variété de la civilisation moderne. — Sa supériorité._État do
l’Europe à la chute de l'empire romain. — Prépondérance des villes, — Tentative de réforme politique par les empereurs.
— Rescrit d'Honorius et de Tliéodose II. — Puissance du nom de l'empire. — I.'Église chrétienne. — Les divers états par oùelle a passé au cinquième siècle. — Le clergé dans les fonctions municipales. — Bonne et mauvaise influence de l'Église.
— Les Barbares. — Ils introduisent dans le monde moderne le sentiment de l’indépendance personnelle et le dévouementd'homme à homme. — Résumé des divers éléments de la civilisation au commencement du cinquième siècle.
Messieurs,
En pensant au plan du cours que je me suis pro-posé de vous présenter, je crains que mes leçonsn’aient un double inconvénient, qu’elles ne soientbien longues, par la nécessité de resserrer un grandsujet dans un espace fort court, et en même tempstrop concises. Je me trouverai quelquefois obligéde vous retenir ici au delà de l’heure accoutumée;et je ne pourrai cependant donner tous les dévelop-pements qu’exigeraient les questions. S’il arrivaitque, pour quelques personnes, des explicationsparussent nécessaires, s’il y avait dans vos espritsquelque incertitude, quelque grave objection surce que j’aurai eu l’honneur de vous dire, je vousprie de me les faire connaître par écrit. A la fin dechaque leçon, ceux qui désireront recevoir à cesujet quelque réponse n’auront qu’à rester; je leurdonnerai volontiers toutes les explications qui se-ront en mon pouvoir.
Je crains encore un autre inconvénient, et parla même cause ; c’est la nécessité d’affirmer quel-quefois sans prouver. C’est aussi l’effet de l’étroitespace où je me trouve renfermé. Il y aura des idées,des assertions dont la confirmation ne pourra venirque plus tard. Vous serez donc quelquefois obligés,je vous en demande pardon, de me croire sur pa-role. Je rencontre à l’instant même l’occasion devous imposer cette épreuve.
J’ai essayé, dans la précédente leçon, d’expliquerle fait de la civilisation en général, sans parlerd’aucune civilisation particulière, sans tenir comptedes circonstances de temps et de lieu, en considé-rant le fait en lui-même et sous un point de vuepurement philosophique. J’aborde aujourd’hui l’his-
toire de la civilisation européenne; mais avant d’en-trer dans le récit proprement dit, je voudrais vousfaire connaître d’une manière générale la physiono-mie particulière de cette civilisation. Je voudraisla caractériser devant vous assez clairement pourqu’elle vous apparût bien distincte de toutes lesautres civilisations qui se sont développées dans lemonde. Je vais l’essayer; mais je ne pourrai guèrequ’affirmer; ou bien il faudra que je réussisse àpeindre la société européenne avec tant de fidélité,que vous la reconnaissiez sur-le-champ et commeun portrait. Je n’ose m’en ilatter.
Quand on regarde aux civilisations qui ont pré-cédé celle de l’Europe moderne, soit en Asie, soitailleurs, y compris même la civilisation grecqueet romaine, il est impossible de ne pas être frappéde l’unité qui y règne. Elles paraissent émanéesd’un seul fait, d’une seule idée; on dirait que lasociété a appartenu à un principe unique qui l’adominée, et en a déterminé les institutions, lesmœurs, les croyances, en un mot tous les dévelop-pements.
En Égypte, par exemple, c’était le principe théo-cratique qui possédait la société tout entière ; ils’est reproduit dans ses mœurs, dans ses monu-ments, dans tout ce qui nous reste de la civilisa-tion égyptienne. Dans l’Inde, vous trouverez lemême fait; c’est encore la domination presque ex-clusive du principe théocratique. Ailleurs, vousverrez une autre organisation : ce sera la domina-tion d’une caste conquérante ; le principe de laforce possédera seul la société, lui imposera ses lois,son caractère. Ailleurs, la société sera l’expressiondu principe démocratique; ainsi il est arrivé dansi les républiques commerçantes qui ont couvert les