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PREMIÈRE LEÇON.
tout entier de l’humanité; cependant, que chacunde nous descende dans sa pensée, qu’il s’interrogesur le bien possible qu’il conçoit, qu’il espère; qu’ilmette ensuite son idée en regard de ce qui existeaujourd’hui dans le monde; il se convaincra que lasociété et la civilisation sont bien jeunes; que, mal-gré tout le chemin qu’elles ont fait, elles en ontincomparablement davantage à faire. Cela n’ôterarien, messieurs, au plaisir que nous éprouveronsà contempler notre état actuel. Quand j’aurai essayéde faire passer sous vos yeux les grandes crises del’histoire de la civilisation en Europe, depuis quinzesiècles, vous verrez à quel point, jusqu’à nos jours ,la condition des hommes a été laborieuse, orageuse,dure, non-seulement au dehors et dans la société,mais intérieurement, dans la vie de l’âme. Pendantquinze siècles, l’esprit humain a eu à souffrir autantque l’espèce humaine. Vous verrez que, pour lapremière fois, peut-être, dans les temps modernes,l’esprit humain est arrivé à un état très-imparfaitencore, à un état cependant où règne quelque paix,quelque harmonie. Il en est de même de la société,elle a évidemment fait des progrès immenses ; lacondition humaine est douce, juste, comparée à cequ’elle était antérieurement; nous pouvons presque,en pensant à nos ancêtres, nous appliquer les versde Lucrèce :
Suave mari magno, turbantibus æquora ventis,
E terrà magnum aUerius spectarc laborem.
Nous pouvons même dire de nous, sans trop d’or-gueil, comme Sthénélus dans Homère :
reï îrarfpwr fitty’cc/ttirortr tu^o/*ïô’urai :
« Nous rendons grâce au ciel de ce que nous» valons infiniment mieux que nos devanciers. »
Prenons garde cependant, messieurs; ne nouslivrons pas trop au sentiment de notre bonheur etde notre amélioration ; nous pourrions tomber dansdeux graves dangers, l’orgueil et la mollesse; nouspourrions prendre une excessive confiance dans lapuissance et le succès de l’esprit humain, de noslumières actuelles, et, en même temps, nous lais-
ser énerver par la douceur de notre condition. Jene sais, messieurs, si vous en êtes frappés commemoi; mais nous flottons continuellement, à monavis, entre la tentation de nous plaindre pour très-peu de chose, et celle de nous contenter à trop bonmarché. Nous avons une susceptibilité d’esprit,une exigence, une ambition illimitées dans la pen-sée, dans les désirs, dans le mouvement de l’ima-gination; et quand nous en venons à la pratique dela vie, quand il faut prendre de la peine, faire dessacrifices, des efforts pour atteindre le but, nosbras se lassent et tombent. Nous nous rebutons avecune facilité qui égale presque l’impatience avec la-quelle nous désirons. Il faut prendre garde, mes-sieurs, à ne pas nous laisser envahir par l’un oul’autre de ces deux défauts. Accoutumons-nous àmesurer ce que nous pouvons légitimement avecnos forces, notre science, notre puissance; et neprétendons à rien de plus qu’à ce qui se peut ac-quérir légitimement, justement, régulièrement, enrespectant les principes sur lesquels repose notrecivilisation même. Nous semblons quelquefois ten-tés de nous rattacher à des principes que nous at-taquons, que nous méprisons, aux principes et auxmoyens de l’Europe barbare, la force, la violence,le mensonge, pratiques habituelles il y a quatre oucinq siècles. Et quand nous avons cédé à ce désir,nous ne trouvons en nous ni la persévérance, nil’énergie sauvage des hommes de ces temps-là, quisouffraient beaucoup, et qui, mécontents de leurcondition, travaillaient sans cesse à en sortir. Noussommes contents de la nôtre; ne la livrons pas auxhasards de désirs vagues, dont le temps ne seraitpas encore venu. Il nous a été beaucoup donné, ilnous sera beaucoup demandé; nous rendrons à lapostérité un compte sévère de notre conduite ; pu-blic ou gouvernement, tous subissent aujourd’huila discussion, l’examen, la responsabilité. Atta-chons-nous fermement, fidèlement, aux principesde notre civilisation, justice, légalité, publicité,liberté; et n’oublions jamais que, si nous deman-dons avec raison que toutes choses soient à décou-vert devant nous, nous sommes nous-mêmes sousl’œil du inonde, et que nous serons à notre tour dé-battus et jugés.