CIVILISATION EN EUROPE.
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il est impossible de ne pas la remarquer, car elleémane des Barbares eux-mêmes, c’est la rédactiondes lois barbares; du vi e au vm e siècle, les lois depresque tous les peuples barbares furent écrites.Elles ne l’étaient pas auparavant; c’étaientde purescoutumes qui régissaient les Barbares, avant qu’ilsfussent venus s’établir sur les ruines de l’empireromain. On compte les lois des Bourguignons, desFrancs-Saliens, des Fraucs-Ripuaires, des Yisigolhs,des Lombards, des Saxons, des Frisons, des Bava-rois, des Allemands, etc. C’était là évidemment uncommencement de civilisation, une tentative pourfaire passer la société sous l’empire de principesgénéraux et réguliers. Son succès ne pouvait êtregrand : elle écrivait les lois d’une société qui n’exis-tait plus, les lois de l’état social des Barbares avantleur établissement sur le territoire romain, avantqu’ils eussent échangé la vie errante contre la viesédentaire, la condition de guerriers nomades contrecelle de propriétaires. On trouve bien çà et là quel-ques articles sur les terres que les Barbares ont con-quises, sur les rapports avec les anciens habitantsdu pays; ils ont bien tenté de régler quelques-unsdes faits nouveaux où ils étaient mêlés; mais le fondde la plupart de ces lois, c’est l’ancienne vie , l’an-cienne situation germaine; elles sont inapplicablesà la société nouvelle, et n’ont tenu que peu de placedans son développement.
En Italie et dans le midi de la Gaule, commençaitdès lors une tentative d’une autre nature. Là, la so-ciété romaine avait moins péri qu’ailleurs; il restaitdans les cités un peu plus d’ordre et de vie. La ci-vilisation essaya de s’y relever. Quand on regarde,par exemple, au royaume des Ostrogoths en Italie,sousThéodoric, on voit, même sous cette dominationd’un roi et d’une nation barbares, le régime muni-cipal reprendre pour ainsi dire haleine, et influersur le cours général des événements. La société ro-maine avait agi sur les Goths, et se les était jusqu’àun certain point assimilés. Le même fait se laisseentrevoir dans le midi de la Gaule. G’est aucommen-cement du vi' siècle qu’un roi visigolh de Toulouse,Alaric, fait recueillir les lois romaines, et, sous lenom de Breviarium Aniani, publie un code pourses sujets romains.
En Espagne, c’est une autre force, celle de l’E-glise, qui essaye de recommencer la civilisation. Aulieu des anciennes assemblées germaines, des mâtsde guerriers, l’assemblée qui prévaut en Espagne,c’est le concile de Tolède; et dans le concile, quoi-que les laïques considérables s’y rendent, ce sont lesévêques qui dominent. Ouvrez la loi des Yisigolhs;ce n’est pas une loi barbare; évidemment celle-ci estrédigée par les philosophes du temps, par le clergé.
Elle abonde en idées générales, en théories, et enthéories pleinement étrangères aux mœurs barbares.Ainsi, vous savez que la législation des Barbaresétait une législation personnelle; c’est-à-dire que lamême loi ne s’appliquait qu’aux hommes de mêmerace. La loi romaine gouvernait les Romains, la loifranque gouvernait les Francs; chaque peuple avaitsa loi, quoiqu’ils fussent réunis sous le même gou-vernement, et habitassent le même territoire. G’estlà ce qu’on appelle le système de la législation per-sonnelle, par opposition au système de la législationréelle fondée sur le territoire. Eh bien ! la législa-tion des Visigoths n’est point personnelle, elle estfondée sur le territoire. Tous les habitants de l’Es-pagne, Romains ou Visigoths, sont soumis à la mêmeloi. Gontinuez votre lecture ; vous rencontrerez destraces de philosophie encore plus évidentes. Chezles Barbares, les hommes avaient, selon leur situa-tion, une valeur déterminée; le Barbare, le Romain,l’homme libre, le Leude, etc., n’étaient pas estimésau même prix; il y avait un tarif de leurs vies. Leprincipe de l’égale valeur des hommes devant la loiest établi dans la loi des Visigoths. Regardez ausystème de procédure; au lieu du serment deseotn-purgatores, ou du combat judiciaire, vous trouverezla preuve par témoins, l’examen rationnel du fait telqu’il peut se faire dans uire société civilisée. En unmot, la loi visigothe tout entière porte un caractèresavant, systématique, social. On y sent l’ouvrage dece même clergé qui prévalait dans les conciles deTolède, et influait si puissamment sur le gouverne-ment du pays.
En Espagne, et jusqu’à la grande invasion desArabes, ce fut donc le principe théocratique quitenta de relever la civilisation.
En France, la même tentative fut l’œuvre d’uneautre force; elle vint des grands hommes, surtoutde Charlemagne. Examinez son règne sous ses di-vers aspects; vous verrez que son idée dominantea été le dessein de civiliser ses peuples. Prenonsd’abord ses guerres; il est continuellement en cam-pagne, du midi au nord-est, de l’Èbre à l’Elbe ou auWeser. Croyez-vous que ce soient là des expéditionsarbitraires, un" pur désir de conquêtes? Nullement :je ne dis pas qu’il se rende un compte bien systé-matique de ce qu’il fait, qu’il y ait dans ses plansbeaucoup de diplomatie ni de stratégie; mais c’est àune grande nécessité, au désir de réprimer la bar-barie, qu’il obéit; il est occupé tout le temps de sonrègne à arrêter la double invasion, l’invasion musul-mane au midi, l’invasion germaine et slave au nord.C’est là le caractère militaire du règne de Charle-magne; ses expéditions contre les Saxons, je l’aidéjà dit, n’ont pas une autre cause, un autre dessein.