QUATRIÈME LEÇON.
limes, pervertiraient au lieu d’améliorer, entraîne- [raient un mouvement rétrograde au lieu d’un progrès.
Nous ne chercherons point à éluder, messieurs,celte nécessité de notre travail. Non-seulement nousne réussirions qu’à mutiler, à abaisser nos idées etles faits; mais l’état actuel du monde nous imposela loi d’accepter franchement cette inévitable al-liance de la philosophie et de l’histoire. Elle estprécisément l’un des caractères, peut-être le carac-tère essentiel de notre époque. Nous sommes appe-lés à considérer, à faire marcher ensemble la scienceet la réalité, la théorie et la pratique, le droit et lefait. Jusqu’à notre temps, ces deux puissances ontvécu séparées; le monde a été accoutumé à voir lascience et la pratique suivre des routes diverses,sans se connaître, sans se rencontrer du moins. Etquand les doctrines, quand les idées générales ontvoulu entrer dans les événements, agir sur lemonde, elles n’y sont parvenues que sous la formeet par le bras du fanatisme. L’empire des sociétéshumaines, la direction de leurs affaires, ont étéjusqu’ici partagés entre deux sortes d’influences :d’une part, les croyants, les hommes à idées géné-rales, à principes, les fanatiques; de l’autre, leshommes étrangers à tout principe rationnel, qui segouvernent uniquement en raison des circonstan-ces, les praticiens, les libertins, comme les appelaitle xvii' siècle. C’est là, messieurs, l’état qui cesseaujourd’hui; ni les fanatiques ni les libertins nesauraient plus dominer. Pour gouverner, pour pré-valoir parmi les hommes, il faut maintenant con-naître, comprendre et les idées générales et les cir-constances ; il faut savoir tenir compte des principeset des faits, respecter la vérité et la nécessité, sepréserver de l’aveugle orgueil des fanatiques, et dudédain non moins aveugle des libertins. Là nous aconduits le développement de l’esprit humain et del’état social : d’une part, l’esprit humain, élevé etaffranchi, comprend mieux l’ensemble des choses,sait porter de tous côtés ses regards, et faire entrerdans ses combinaisons tout ce qui est; d’autre part,la société s’est perfectionnée à ce point qu’elle peutêtre mise en regard de la vérité, que les faits peu-vent être rapprochés des principes, et, malgré leurimmense imperfection, ne pas inspirer, par cettecomparaison, un découragement ou un dégoût in-vincible. J’obéirai donc à la tendance naturelle, àla convenance, à la nécessité de notre temps, enpassant sans cesse de l’examen des circonstances àcelui des idées, d’une exposition de faits à unequestion de doctrines. Peut-être même y a-t-il,dans la disposition actuelle et momentanée des es-prits, une raison de plus en faveur de cette mé-thode. Depuis quelque temps se manifeste parmi
nous un goût déclaré, je dirai même une sorte deprédilection pour les faits, pour le point de vuepratique, pour le côté positif des choses humaines.Nous avons été tellement en proie au despotismedes idées générales, des théories, il nous en a, àquelques égards , coûté si cher, qu’elles sont deve-nues l’objet d’une certaine méfiance. On aimemieux se reporter aux faits, aux circonstances spé-ciales, aux applications. Ne nous en plaignons pas,messieurs; c’est un progrès nouveau , c’est un grandpas dans la connaissance et vers l’empire de la vé-rité; pourvu toutefois que nous ne nous laissionspas envahir, entraîner par celle disposition ; pourvuque nous n’oubliions pas que la vérité seule a droitde régner sur le monde; que les faits n’ont de mé-rite qu’autanl qu’ils l’expriment et tendent à s’yassimiler de plus en plus; que toute vraie grandeurvient de la pensée ; que toute fécondité lui appar-tient. La civilisation de notre patrie, messieurs, ace caractère particulier, qu’elle n’a jamais manquéde grandeur intellectuelle; elle a toujours été richeen idées; la puissance de l’esprit humain a étégrande dans la société française, plus grande peut-être que partout ailleurs. 11 ne faut pas qu’elleperde ce beau privilège ; il ne faut pas qu’elle tombedans cet état un peu subalterne, un peu matériel,qui caractérise d’autres sociétés. 11 faut que l’in-telligence, les doctrines, tiennent aujourd’hui enFrance au moins la place qu’elles y ont occupéejusqu’à présent. .
Nous n’éviterons donc nullement les questionsgénérales et philosophiques; nous n’irons pas leschercher, mais quand les faits nous y amèneront,nous les aborderons sans hésitation, sans embarras.L’occasion s’en présentera plus d’une fois, en con-sidérant le régime féodal dans ses rapports avecl’histoire de la civilisation européenne.
Une bonne preuve, messieurs, qu’au x' siècle, lerégime féodal était nécessaire, et le seul état socialpossible, c’est l’universalité de son établissement.Partout où cessa la barbarie, tout prit la formeféodale. Au premier moment, les hommes n’y virentque le triomphe du chaos. Toute unité, toute civi-lisation générale disparaissait; on voyait de touscôtés la société se démembrer; on voyait s’éleverune multitude de petites sociétés obscures, isolées,incohérentes. Cela parut aux contemporains la dis-solution de toutes choses, l’anarchie universelle.Consultez soit les poètes du temps, soit les chroni-queurs; il se croient tous à la fin du monde. C’étaitcependant une société nouvelle et réelle qui com-mençait, la société féodale, si nécessaire, si iné-vitable, si bien la seule conséquence possible del’état antérieur, que tout y entra, tout adopta sa