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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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QUATRIÈME LEÇON.

limes, pervertiraient au lieu daméliorer, entraîne- [raient un mouvement rétrograde au lieu dun progrès.

Nous ne chercherons point à éluder, messieurs,celte nécessité de notre travail. Non-seulement nousne réussirions quà mutiler, à abaisser nos idées etles faits; mais létat actuel du monde nous imposela loi daccepter franchement cette inévitable al-liance de la philosophie et de lhistoire. Elle estprécisément lun des caractères, peut-être le carac-tère essentiel de notre époque. Nous sommes appe-lés à considérer, à faire marcher ensemble la scienceet la réalité, la théorie et la pratique, le droit et lefait. Jusquà notre temps, ces deux puissances ontvécu séparées; le monde a été accoutumé à voir lascience et la pratique suivre des routes diverses,sans se connaître, sans se rencontrer du moins. Etquand les doctrines, quand les idées générales ontvoulu entrer dans les événements, agir sur lemonde, elles ny sont parvenues que sous la formeet par le bras du fanatisme. Lempire des sociétéshumaines, la direction de leurs affaires, ont étéjusquici partagés entre deux sortes dinfluences :dune part, les croyants, les hommes à idées géné-rales, à principes, les fanatiques; de lautre, leshommes étrangers à tout principe rationnel, qui segouvernent uniquement en raison des circonstan-ces, les praticiens, les libertins, comme les appelaitle xvii' siècle. Cest, messieurs, létat qui cesseaujourdhui; ni les fanatiques ni les libertins nesauraient plus dominer. Pour gouverner, pour pré-valoir parmi les hommes, il faut maintenant con-naître, comprendre et les idées générales et les cir-constances ; il faut savoir tenir compte des principeset des faits, respecter la vérité et la nécessité, sepréserver de laveugle orgueil des fanatiques, et dudédain non moins aveugle des libertins. nous aconduits le développement de lesprit humain et delétat social : dune part, lesprit humain, élevé etaffranchi, comprend mieux lensemble des choses,sait porter de tous côtés ses regards, et faire entrerdans ses combinaisons tout ce qui est; dautre part,la société sest perfectionnée à ce point quelle peutêtre mise en regard de la vérité, que les faits peu-vent être rapprochés des principes, et, malgré leurimmense imperfection, ne pas inspirer, par cettecomparaison, un découragement ou un dégoût in-vincible. Jobéirai donc à la tendance naturelle, àla convenance, à la nécessité de notre temps, enpassant sans cesse de lexamen des circonstances àcelui des idées, dune exposition de faits à unequestion de doctrines. Peut-être même y a-t-il,dans la disposition actuelle et momentanée des es-prits, une raison de plus en faveur de cette mé-thode. Depuis quelque temps se manifeste parmi

nous un goût déclaré, je dirai même une sorte deprédilection pour les faits, pour le point de vuepratique, pour le côté positif des choses humaines.Nous avons été tellement en proie au despotismedes idées générales, des théories, il nous en a, àquelques égards , coûté si cher, quelles sont deve-nues lobjet dune certaine méfiance. On aimemieux se reporter aux faits, aux circonstances spé-ciales, aux applications. Ne nous en plaignons pas,messieurs; cest un progrès nouveau , cest un grandpas dans la connaissance et vers lempire de la vé-rité; pourvu toutefois que nous ne nous laissionspas envahir, entraîner par celle disposition ; pourvuque nous noubliions pas que la vérité seule a droitde régner sur le monde; que les faits nont de mé-rite quautanl quils lexpriment et tendent à syassimiler de plus en plus; que toute vraie grandeurvient de la pensée ; que toute fécondité lui appar-tient. La civilisation de notre patrie, messieurs, ace caractère particulier, quelle na jamais manquéde grandeur intellectuelle; elle a toujours été richeen idées; la puissance de lesprit humain a étégrande dans la société française, plus grande peut-être que partout ailleurs. 11 ne faut pas quelleperde ce beau privilège ; il ne faut pas quelle tombedans cet état un peu subalterne, un peu matériel,qui caractérise dautres sociétés. 11 faut que lin-telligence, les doctrines, tiennent aujourdhui enFrance au moins la place quelles y ont occupéejusquà présent. .

Nous néviterons donc nullement les questionsgénérales et philosophiques; nous nirons pas leschercher, mais quand les faits nous y amèneront,nous les aborderons sans hésitation, sans embarras.Loccasion sen présentera plus dune fois, en con-sidérant le régime féodal dans ses rapports aveclhistoire de la civilisation européenne.

Une bonne preuve, messieurs, quau x' siècle, lerégime féodal était nécessaire, et le seul état socialpossible, cest luniversalité de son établissement.Partout cessa la barbarie, tout prit la formeféodale. Au premier moment, les hommes ny virentque le triomphe du chaos. Toute unité, toute civi-lisation générale disparaissait; on voyait de touscôtés la société se démembrer; on voyait séleverune multitude de petites sociétés obscures, isolées,incohérentes. Cela parut aux contemporains la dis-solution de toutes choses, lanarchie universelle.Consultez soit les poètes du temps, soit les chroni-queurs; il se croient tous à la fin du monde. Cétaitcependant une société nouvelle et réelle qui com-mençait, la société féodale, si nécessaire, si iné-vitable, si bien la seule conséquence possible delétat antérieur, que tout y entra, tout adopta sa