QUATRIÈME LEÇON.
c*étaienl des droits privés; ce que nous appelons despouvoirs publics, c’étaient des pouvoirs privés. Quandun possesseur de fief, après avoir exercé la souve-raineté en son nom, comme propriétaire, sur toutela population au milieu de laquelle il vivait, se ren-dait à une assemblée, à un parlement tenu auprèsde son suzerain, parlement peu nombreux, en gé-néral, et composé de ses pareils ou à peu près, iln’apportait pas là, il n’en remportait pas l’idée d’unpouvoir public. Cette idée était en contradictionavec toute son existence, avec tout ce qu’il avaitfait dans l’intérieur de ses domaines. Il ne voyait làque des hommes investis des mêmes droits que lui,dans la même situation que lui, agissant comme luiau nom de leur volonté personnelle. Rien ne le por-tait, ne le forçait à reconnaître, dans la portion laplus élevée du gouvernement, dans les institutionsque nous appelons publiques, ce caractère de supé-riorité, de généralité, inhérent à l’idée que nousnous formons des pouvoirs politiques. Et s’il étaitmécontent de la décision, il refusait d’y concourir,ou en appelait à la force pour y résister.
La force, telle était, sous le régime féodal, la ga-rantie véritable et habituelle du droit, si on peutappeler la force une garantie. Tous les droits recou-raient sans cesse à la force pour se faire reconnaîtreou respecter. Nulle institution n’y réussissait. On lesentait si bien, qu’on ne s’adressait guère aux in-stitutions. Si les cours seigneuriales et les parle-ments de vassaux avaient été en état d’agir, on lesrencontrerait bien plus actifs, bien plus fréquentsque ne les montre l’histoire ; leur rareté prouve leurnullité.
Il ne faut pas s’en étonner; il y en a une raisonplus décisive et plus profonde que celles que jeviens d’indiquer.
De tous les systèmes de gouvernement et de ga-rantie politique, à coup sûr le plus difficile à éta-blir, à faire prévaloir, c’est le système fédératif; cesystème, qui consiste à laisser dans chaque localité,dans chaque société particulière, toute la portionde gouvernement qui peut y rester, et à ne lui en-lever que la portion indispensable au maintien dela société générale, pour la porter au centre de celtemême société, et l’y constituer sous la forme degouvernement central. Le système fédératif, logi-quement le plus simple, est en fait le plus com-plexe; pour concilier le degré d’indépendance, deliberté locale qu’il laisse subsister, avec le degréd’ordre général, de soumission générale qu’il exigeet suppose dans certains cas, il faut évidemment unecivilisation très-avancée; il faut que la volonté del’homme, la liberté individuelle concoure à l’éta-blissement et au maintien du système, bien plus
IL
que dans aucun autre, car les moyens coercitifs ysont bien moindres que partout ailleurs.
Le système fédératif est donc celui qui exige évi-demment le plus grand développement de raison ,de moralité, de civilisation, dans la société à la-quelle il s’applique. Eh bien ! c’était cependant cesystème que le régime féodal essayait d’établir; laféodalité générale était une véritable fédération.Elle reposait sur les mêmes principes qui fondentaujourd’hui, par exemple, la fédération des Etats-Unis d’Amérique. Elle prétendait laisser, entre lesmains de chaque seigneur, toute la portion de gou-vernement, de souveraineté qui pouvait y rester, etne porter au suzerain ou à l’assemblée générale desbarons que la moindre portion possible de pouvoir,et uniquement dans les cas où cela était absolumentnécessaire. Vous comprenez l’impossibilité d’établirun système pareil au milieu de l’ignorance, des pas-sions brutales, en un mot, de l’étal moral si impar-fait de l’homme sous la féodalité. La nature mêmedu gouvernement était en contradiction avec lesidées, les mœurs des hommes mêmes auxquels onvoulait l’appliquer. Qui s’étonnerait du mauvaissuccès de ces tentatives d’organisation?
Nous avons considéré la société féodale, d’aborddans son élément le plus simple, dans son élémentfondamental, puis dans son ensemble. Nous avonscherché , sous ces deux points de vue, ce qu’elleavait fait, ce qu’elle avait dû faire, ce qui avaitdécoulé de sa nature quant à son influence sur lecours de la civilisation. Nous sommes, je crois,conduits à ce double résultat :
1° La féodalité a dû exercer une assez grandeinfluence, et, à tout prendre, une influence salu-taire sur le développement intérieur de l’individu ;elle a suscité dans les âmes des idées, des senti-ments énergiques, des besoins moraux , de beauxdéveloppements de caractère, de passion.
2” Sous le point de vue social, elle n’a pu fonderni ordre légal, ni garanties politiques; elle étaitindispensable pour recommencer en Europe lasociété tellement dissoute par la barbarie, qu’ellen’était pas capable d’une forme plus régulière niplus étendue; mais la forme féodale , radicalementmauvaise en soi, ne pouvait ni se régulariser, nis’étendre. Le seul droit politique que le régimeféodal ait su faire valoir dans la société européenne,c’est le droit de résistance : je ne dis pas de larésistance légale; il ne pouvait être question derésistance légale dans une société si peu avancée.Le progrès de la société est précisément de substi-tuer, d’une part, les pouvoirs publics aux volontésparticulières; de l’autre, la résistance légale à larésistance individuelle. C’est là le grand but, le
ClIZOT.