Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

42

CIVILISATION EN ElUOl'E.

principal perfectionnement de Tordre social ; onlaisse à la liberté personnelle une grande latitude ;puis, quand la liberté personnelle vient à faillir,quand il faut lui demander compte delle-même, onsadresse uniquement à la raison publique ; on ap-pelle la raison publique à vider le procès quon faità la liberté de lindividu. Tel est le système de Tor-dre légal et de la résistance légale. Vous comprenezsans peine que, sous la féodalité, il ny avait lieu àrien de semblable. Le droit de résistance qua sou-tenu et pratiqué le régime féodal, cest le droit derésistance personnelle; droit terrible, insociable,puisquil en appelle à la force, à la guerre, ce quiest la destruction de la société même ; droit quicependant ne doit jamais cire aboli au fond ducœur des hommes, car son abolition, cest laccep-tation de la servitude. Le sentiment du droit derésistance avait péri dans lopprobre de la sociétéromaine, et ne pouvait renaître de ses débris; il nesortait pas non plus naturellement, à mon avis, desprincipes de la société chrétienne. La féodalité Tafait rentrer dans les mœurs de lEurope. Cest lhon-neur de la civilisation de le rendre à jamais inactifet inutile ; cest lhonneur du régime féodal del'avoir constamment professé et défendu.

Tel est, messieurs, si je ne mabuse, le résultatde lexamen de la société féodale considérée enelle-même, dans ses éléments généraux, et indé-pendamment du développement historique. Si nouspassons aux faits, à lhistoire, nous verrons quil estarrivé ce qui devait arriver, que le régime féodal afait ce quil devait faire, que sa destinée a été con-forme à sa nature. Les événements peuvent êtreapportés en preuve de toutes les conjectures, detoutes les inductions que je viens de tirer de lanature même de ce régime.

Jetons un coup dœil sur lhistoire générale dela féodalité du x e au xnT siècle : il est impossiblede méconnaître quelle a exercé sur le développe-ment individuel de lhomme, sur le développementdes sentiments, des caractères, des idées, unegrande et salutaire influence. On ne peut ouvrirlhistoire de ce temps sans rencontrer une foule desentiments nobles, de grandes actions, de beauxdéveloppements de lhumanité, nés évidemment dusein des mœurs féodales. La chevalerie ne ressembleguère, en fait, à la féodalité, cependant elle en estla fille; cest de la féodalité quest sorti cet idéaldes sentiments élevés, généreux, fidèles. Il déposeen faveur de son berceau.

Portez dun autre côté votre vue : les premiersélans de limagination européenne, les premiersessais de poésie, de littérature, les premiers plaisirsintellectuels que lEurope ait goûtés au sortir de la

barbarie, cest à l'abri, sous les ailes de la féoda-lité, cest dans lintérieur des châteaux que vous lesvoyez naître. Pour ce genre de développement delhumanité, il faut du mouvement dans lâme, dansla vie, du loisir, mille conditions qui ne pouvaientse rencontrer dans lexistence pénible, triste, gros-sière, dure, du commun peuple. En France, enAngleterre, en Allemagne, cest aux temps féodauxque se rattachent les premiers souvenirs littéraires,les premières jouissances intellectuelles de lEurope.

En revanche, si nous consultons lhistoire surlinfluence sociale de la féodalité, elle nous répondra,toujours daccord avec nos conjectures, que partoutle régime féodal a été opposé tant à létablissementde Tordre général quà lextension de la libertégénérale. Sous quelque point de vue que vous con-sidériez le progrès de la société, vous rencontrez, lerégime féodal comme obstacle. Aussi, dès que lasociété féodale existe, les deux forces qui ont étéles grands mobiles du développement de Tordre etde la liberté, dune part le pouvoir monarchique ,de lautre le pouvoir populaire , la royauté et lepeuple, lattaquent et luttent sans relâche contreelle. Quelques tentatives ont été faites à diversesépoques pour la régulariser, pour en faire un étalun peu légal, un peu général : en Angleterre, parGuillaume le Conquérant et ses fils , en France parsaint Louis, en Allemagne par plusieurs des empe-reurs. Tous les essais, tous les efforts ont échoué.La nature même de la société féodale repoussaitlordre et la légalité. Dans les. siècles modernes,quelques hommes desprit ont tenté de réhabiliterla féodalité comme système social; ils ont voulu yvoir un état légal, réglé, progressif; ils sen sontfait un âge dor. Demandez-leur ils le placent,sommez-les de lui assigner un lieu, un temps, ilsny réussiront point; cest une utopie sans date,cest un drame pour lequel on ne trouve, dans lepassé, ni théâtre ni acteurs. La cause de Terreur estfacile à découvrir; et elle explique également laméprise de ceux qui ne peuvent prononcer le nomde la féodalité sans y joindre un anathème absolu.Les uns et les autres nont pas pris soin de consi-dérer la double face sous laquelle la féodalité seprésente; de distinguer, dune part, son influencesur le développement individuel de lhomme, sur lessentiments, les caractères, les passions ; de lautre,son influence sur létat social. Les uns nont pu sefigurer quun système social dans lequel on trouvaittant de beaux sentiments , tant de vertus , danslequel on voyait naître toutes les littératures, lesmœurs prendre quelque élévation, quelque gran-deur, quun tel système fût aussi mauvais, aussifatal quon le prétendait. Les autres nont vu que