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CIVILISATION EN El’UOl'E.
principal perfectionnement de Tordre social ; onlaisse à la liberté personnelle une grande latitude ;puis, quand la liberté personnelle vient à faillir,quand il faut lui demander compte d’elle-même, ons’adresse uniquement à la raison publique ; on ap-pelle la raison publique à vider le procès qu’on faità la liberté de l’individu. Tel est le système de Tor-dre légal et de la résistance légale. Vous comprenezsans peine que, sous la féodalité, il n’y avait lieu àrien de semblable. Le droit de résistance qu’a sou-tenu et pratiqué le régime féodal, c’est le droit derésistance personnelle; droit terrible, insociable,puisqu’il en appelle à la force, à la guerre, ce quiest la destruction de la société même ; droit quicependant ne doit jamais cire aboli au fond ducœur des hommes, car son abolition, c’est l’accep-tation de la servitude. Le sentiment du droit derésistance avait péri dans l’opprobre de la sociétéromaine, et ne pouvait renaître de ses débris; il nesortait pas non plus naturellement, à mon avis, desprincipes de la société chrétienne. La féodalité Tafait rentrer dans les mœurs de l’Europe. C’est l’hon-neur de la civilisation de le rendre à jamais inactifet inutile ; c’est l’honneur du régime féodal del'avoir constamment professé et défendu.
Tel est, messieurs, si je ne m’abuse, le résultatde l’examen de la société féodale considérée enelle-même, dans ses éléments généraux, et indé-pendamment du développement historique. Si nouspassons aux faits, à l’histoire, nous verrons qu’il estarrivé ce qui devait arriver, que le régime féodal afait ce qu’il devait faire, que sa destinée a été con-forme à sa nature. Les événements peuvent êtreapportés en preuve de toutes les conjectures, detoutes les inductions que je viens de tirer de lanature même de ce régime.
Jetons un coup d’œil sur l’histoire générale dela féodalité du x e au xnT siècle : il est impossiblede méconnaître qu’elle a exercé sur le développe-ment individuel de l’homme, sur le développementdes sentiments, des caractères, des idées, unegrande et salutaire influence. On ne peut ouvrirl’histoire de ce temps sans rencontrer une foule desentiments nobles, de grandes actions, de beauxdéveloppements de l’humanité, nés évidemment dusein des mœurs féodales. La chevalerie ne ressembleguère, en fait, à la féodalité, cependant elle en estla fille; c’est de la féodalité qu’est sorti cet idéaldes sentiments élevés, généreux, fidèles. Il déposeen faveur de son berceau.
Portez d’un autre côté votre vue : les premiersélans de l’imagination européenne, les premiersessais de poésie, de littérature, les premiers plaisirsintellectuels que l’Europe ait goûtés au sortir de la
barbarie, c’est à l'abri, sous les ailes de la féoda-lité, c’est dans l’intérieur des châteaux que vous lesvoyez naître. Pour ce genre de développement del’humanité, il faut du mouvement dans l’âme, dansla vie, du loisir, mille conditions qui ne pouvaientse rencontrer dans l’existence pénible, triste, gros-sière, dure, du commun peuple. En France, enAngleterre, en Allemagne, c’est aux temps féodauxque se rattachent les premiers souvenirs littéraires,les premières jouissances intellectuelles de l’Europe.
En revanche, si nous consultons l’histoire surl’influence sociale de la féodalité, elle nous répondra,toujours d’accord avec nos conjectures, que partoutle régime féodal a été opposé tant à l’établissementde Tordre général qu’à l’extension de la libertégénérale. Sous quelque point de vue que vous con-sidériez le progrès de la société, vous rencontrez, lerégime féodal comme obstacle. Aussi, dès que lasociété féodale existe, les deux forces qui ont étéles grands mobiles du développement de Tordre etde la liberté, d’une part le pouvoir monarchique ,de l’autre le pouvoir populaire , la royauté et lepeuple, l’attaquent et luttent sans relâche contreelle. Quelques tentatives ont été faites à diversesépoques pour la régulariser, pour en faire un étalun peu légal, un peu général : en Angleterre, parGuillaume le Conquérant et ses fils , en France parsaint Louis, en Allemagne par plusieurs des empe-reurs. Tous les essais, tous les efforts ont échoué.La nature même de la société féodale repoussaitl’ordre et la légalité. Dans les. siècles modernes,quelques hommes d’esprit ont tenté de réhabiliterla féodalité comme système social; ils ont voulu yvoir un état légal, réglé, progressif; ils s’en sontfait un âge d’or. Demandez-leur où ils le placent,sommez-les de lui assigner un lieu, un temps, ilsn’y réussiront point; c’est une utopie sans date,c’est un drame pour lequel on ne trouve, dans lepassé, ni théâtre ni acteurs. La cause de Terreur estfacile à découvrir; et elle explique également laméprise de ceux qui ne peuvent prononcer le nomde la féodalité sans y joindre un anathème absolu.Les uns et les autres n’ont pas pris soin de consi-dérer la double face sous laquelle la féodalité seprésente; de distinguer, d’une part, son influencesur le développement individuel de l’homme, sur lessentiments, les caractères, les passions ; de l’autre,son influence sur l’état social. Les uns n’ont pu sefigurer qu’un système social dans lequel on trouvaittant de beaux sentiments , tant de vertus , danslequel on voyait naître toutes les littératures, lesmœurs prendre quelque élévation, quelque gran-deur, qu’un tel système fût aussi mauvais, aussifatal qu’on le prétendait. Les autres n’ont vu que