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CIVILISATION EN EUROPE.
a appelé le bras séculier; elle empruntait la forcedu pouvoir civil comme moyen de coaction. Elle semettait par là, vis-à-vis du pouvoir civil, dans unesituation de dépendance et d’infériorité. Nécessitédéplorable où l’a conduite l’adoption du mauvaisprincipe de la coaclion et de la persécution.
Je m’arrête, messieurs : l’heure est trop avancéepour que j’épuise aujourd’hui la question de l’Église.
Il me reste à vous faire connaître ses rapports avecles peuples, quels principes y présidaient, quellesconséquences en devaient résulter pour la civilisa-tion générale. J’essayerai ensuite de confirmer parl’histoire, par les faits, par les vicissitudes de ladestinée de l’Église, du v' au xii* siècle, les induc-tions que nous tirons ici de la nature même de sesinstitutions et de ses principes.
SIXIÈME LEÇON.
Objet de la leçon. — Séparation des gouvernants et des gouvernés dans l'Eglise, — Influence indirecte des laïques sur leclergé. — Le clergé recruté dans tous les états de la société. — Influence de l'Eglise sur l'ordre public et sur la législation.— Son système pénitentiaire. — Le développement de l’esprit humain est tout théologique. — L'Eglise se range en généraldu côté du pouvoir. — Rien d'étonnant; les religions ont pour but de régler la liberté humaine. — Divers états de l'Eglisedu v 6 au xii» siècle. — 1« L’Eglise impériale. — 2o L'Eglise barbare ; développement du principe de la séparation des deuxpouvoirs; de l’ordre monastique. — 5° L'Église féodale; tentatives d’organisation; besoin de réforme; Grégoire VII. —4o L'Eglise théocratique. — Renaissance de l’esprit d’examen ; Abailard. — Mouvement des communes, — Nulle liaison entreces deux faits.
Messieurs,
Nous n’avons pu, dans notre dernière réunion ,terminer l’examen de l’état de l’Église du v c auxu e siècle. Après avoir établi qu’elle devait êtreconsidérée sous trois aspects principaux, d’abord enelle-même , dans sa constitution intérieure, dans sanature, comme société distincte et indépendante ,ensuite dans ses rapports avec les souverains, avecle pouvoir temporel, enfin dans ses rapports avecles peuples, nous n’avons accompli que les deuxpremières parties de cette tâche. Il me reste aujour-d’hui à vous faire connaître l’Église dans ses rap-ports avec les peuples. J’essayerai ensuite de tirerde ce triple examen une appréciation générale del’influence de l’Église sur la civilisation européenne,du v" au xn e siècle. Nous vérifierons enfin nosassertions par l’examen des faits, par l’histoire mêmede l’Église à celle époque.
Vous comprenez sans peine qu’en parlant desrapports de l’Église avec les peuples, je suis obligéde m’en tenir à des termes très-généraux. Je ne puisentrer dans le détail des pratiques de l’Église, desrapports journaliers du clergé avec les fidèles. Ce
sont les principes dominants et les grands effets dusystème et de la conduite de l’Église envers lepeuple chrétien, que je dois mettre sous vos yeux.
Le fait caractéristique, et, il faut le dire, le viceradical des relations de l’Église avec les peuples ,c’est la séparation des gouvernants et des gouvernés,la non-influence des gouvernés sur leur gouverne-ment, l’indépendance du clergé chrétien à l’égarddes fidèles.
Il faut que ce mal fût bien provoqué par l’étatde l’homme et de la société, car il s’est introduitdans l’Église chrétienne de très-honne heure. Laséparation du clergé et du peuple chrétien n’étaitpas tout à fait consommée à l’époque qui nous oc-cupe; il y avait encore, en certaines occasions,dans l’élection des évêques, par exemple, quelque-fois du moins, intervention directe du peuple chré-tien dans son gouvernement. Mais cette interven-tion devenait de plus en plus faible, rare; et c’estdès le second siècle de notre ère qu’elle avait com-mencé à s’affaiblir visiblement, rapidement. La ten-dance à l’isolement, à l’indépendance du clergé,est en quelque sorte l’histoire même de l’Eglise,: depuis son berceau.