Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

SIXIÈME LEÇON.

De, messieurs, on ne peut se le dissimuler, laplupart des abus qui, dès cette époque, et bien da-vantage plus tard, ont coûté si cher à lÉglise. IIne faut cependant pas les lui imputer absolument,ni regarder cette tendance à lisolement comme par-ticulière au clergé chrétien. Il y a, dans la naturemême de la société religieuse, une forte pente àélever les gouvernants fort au-dessus des gouvernés,à attribuer aux gouvernants quelque chose de dis-tinct, de divin. Cest leffet de la mission mêmedont ils sont chargés, du caractère sous lequel ils seprésentent aux yeux des peuples. Un tel effet ce-pendant est plus fâcheux dans la société religieuseque dans toute autre. De quoi sagit-il pour lesgouvernés? De leur raison, de leur conscience, deleur destinée à venir, cest-à-dire, de ce quil y a eneux de plus intime, de plus individuel, de pluslibre. On conçoit jusquà certain point, quoiquildoive en résulter un grand mal, que lhomme puisseabandonner à une autorité extérieure la directionde ses intérêts matériels, de sa destinée temporelle.On comprend ce philosophe à qui lon vient an-noncer que le feu est à la maison, et qui répoud :« Allez le dire à ma femme ; je ne me mêle pas des» affaires du ménage. » Mais quand il y va de laconscience, de la pensée, de lexistence intérieure,abdiquer le gouvernement de soi-même, se livreraun pouvoir étranger, cest un véritable suicide mo-ral, cest une servitude cent fois pire que celle ducorps, que celle de la glèbe.

Tel était pourtant le mal qui, sans prévaloir com-plètement, comme je le ferai voir tout à lheure,envahissait de plus en plus lÉglise chrétienne dansses relations avec les fidèles. Vous avez déjà vu,messieurs, que, pour les clercs eux-mêmes et dansle sein de lÉglise, la liberté manquait de garantie.Cétait bien pis hors de lÉglise, et pour les laïques.Entre ecclésiastiques du moins il y avait discussion,délibération , déploiement des facultés individuel-les; le mouvement du combat suppléait en partieà la liberté. Rien de pareil entre le clergé et le peu-ple. Les laïques assistaient au gouvernement delÉglise comme simples spectateurs. Aussi voit-ongermer et prévaloir de bonne heure cette idée quela théologie, les questions et les affaires religieusessont le domaine privilégié du clergé ; que le clergéseul a droit non-seulement den décider, mais desen occuper; quen aucune façon, les laïques nydoivent intervenir. A lépoque qui nous occupe,cette théorie, messieurs, était déjà en pleine puis-sance; et il a fallu des siècles et des révolutions ter-ribles pour la vaincre, pour faire rentrer en quel-que sorte les questions et les sciences religieusesdans le domaine public.

55

En principe donc, comme en fait, la séparationlégale du clergé et du peuple chrétien était, avantle xu e siècle, à peu près consommée.

Je ne voudrais cependant pas, messieurs, quevous crussiez le peuple chrétien sans influence,même à cette époque, sur son gouvernement. Lin-tervention légale lui manquait, mais non lin-fluence. Cela est à peu près impossible dans toutgouvernement; bien plus encore dans un gouver-nement fondé sur des croyances communes auxgouvernants et aux gouvernés. Partout celtecommunauté didées se développe, un mêmemouvement intellectuel emporte le gouvernementet le peuple, il y a entre eux un lien nécessaire, etquaucun vice dorganisation ne saurait rompre ab-solument. Pour mexpliquer clairement, je prendraiun exemple près de nous et dans lordre politique :à aucune époque, dans lhistoire de France, le peu-ple français n'a eu moins daction légale, par lavoie des institutions, sur son gouvernement, quedans les xvu e et xvm' siècles, sous Louis XIV etLouis XV. Personne nignore que presque toute in-tervention directe et officielle du pays dans lexer-cice de lautorité avait péri à cette époque. Nuldoute, cependant, que lec, le pays, naitexercé alors sur le gouvernement bien plus din-fluence que dans dautres temps, dans des temps,par exemple, les Etats généraux étaient assezsouvent convoqués, les parlements se mêlaientbeaucoup de politique, la participation légaledu peuple au pouvoir était bien plus grande.

Cest quil y a, messieurs, une force qui ne sen-ferme pas dans les lois, qui au besoin sait se pas-ser dinstitutions, la force des idées, de lintelli-gence publique, de lopinion. Dans la France duxvn' et du xvm' siècle, il y avait une opinion publi-que beaucoup plus puissante quà aucune autre épo-que. Quoiquelle fût dépourvue de moyens légauxpour agir sur le gouvernement, elle agissait indi-rectement, par lempire des idées communes auxgouvernants et aux gouvernés, par limpossibilité se trouvaient les gouvernants de ne pas tenirCompte de lopinion des gouvernés. Un fait sembla-ble avait lieu dans lÉglise chrétienne du v c au xu esiècle : le peuple chrétien manquait, il est vrai,daction légale; mais il y avait un grand mouvementdesprit en matière religieuse; ce mouvement em-portait les laïques et les ecclésiastiques ensemble ;et par le peuple agissait sur le clergé.

Èn tout, messieurs, dans létude de lhistoire,il faut tenir grand compte des influences indirec-tes ; elles sont beaucoup plus efficaces et quelque-fois plus salutaires quon ne se le figure communé-ment. 11 est naturel aux hommes de vouloir que leur