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NEUVIÈME LEÇON.
ait dans cette idée quelque chose de très-propre àfrapper les esprits, car elle a passé avec une rapiditésingulière des livres dans les faits. Un souverain ena fait, dans la constitution du Brésil, la base mêmede son trône; la royauté y est représentée commepouvoir modérateur, élevé au-dessus des pouvoirsactifs, comme spectateur et juge.
Sous quelque point de vue que vous considériezl’institution, en la comparant au souverain de droit,vous trouverez que la ressemblance extérieure estgrande, et qu’il est naturel qu’elle ail frappé l’es-prit des hommes. Aussi toutes les fois que leur ré-llexion ou leur imagination se sont tournées de pré-férence vers la contemplation ou l'étude delà naturedu souverain de droit, de ses caractères essentiels ,ils ont incliné vers la royauté; ainsi dans les tempsde prépondérance des idées religieuses, la contem-plation habituelle de la nature de Dieu a poussé leshommes vers le système monarchique. De même,quand les jurisconsultes ont dominé dans la société,l’habitude d’étudier, sous le nom de loi, la naturedu souverain de droit, a été favorable au dogme desa personnification dans la royauté. L’applicationattentive de l’esprit humain à contempler la natureet les qualités du souverain de droit, quand d’au-tres causes n’en sont pas venues détruire l’effet, a tou-jours donné force et crédit à la royauté qui en offraitl’image.
11 y a en outre des temps particulièrement favo-rables à cette personnification ; ce sont les temps oùles forces individuelles se déploient dans le mondeavec tous leurs hasards et leurs caprices, les tempsoù l’égoïsme domine dans les individus, soit parignorance et brutalité, soit par corruption. Alors lasociété, livrée au combat des volontés personnelles,et ne pouvant s’élever par leur libre concours à unevolonté commune, générale, qui les rallie et les sou-mette, aspire avec passion vers un souverain auqueltous les individus soient obligés de se soumettre;dès qu’il se présente quelque institution qui portequelques-uns des caractères du souverain de droit etpromet à la société son empire, la société s’y rallieavec un avide empressement, comme des proscritsse réfugient dans l’asile d’une église. C’est là ce quis’est vu dans les temps de jeunesse désordonnée despeuples, comme ceux que nous venons de parcourir.La royauté convient merveilleusement à cesépoquesd’anarchie forte et féconde, pour ainsi dire, où lasociété aspire à se former, à se régler, et n’y sait pasparvenir par l’accord libre des volontés individuel-les. Il y a d’autres temps où, par une cause toutecontraire, elle a le même mérite. Pourquoi le monderomain, si près de se dissoudre à la tin de la répu-blique, a-t-il subsisté encore près de qyikize siècles,
sous le nom de cet empire qui n’a été après toutqu’une continuelle décadence, une longue agonie?La royauté seule a pu produire un tel effet; seule ellepouvait contenir une société que l’égoïsme tendaitsans cesse à détruire. Le pouvoir impérial a luttépendant jpûflze siècles contre la ruine du monde ro-main.
Ainsi il y a des temps où la royauté peut seulerctarderladissolutiondela société, des temps où ellepeut seule accélérer sa formation. Et dans les deuxcas, c’est parce qu’elle représente plus clairement',plus puissamment que toute autre forme, le souve-rain de droit, qu’elle exerce sur les événements cepouvoir.
Sous quelque point de vue que vous considériezl’institution, à quelque époque que vous la preniez,vousreconnaîtrezdonc, messieurs, que son caractèreessentiel, son principe moral, son véritable sens,son sens intime, ce qui fait sa force, c’est, je le ré-pète, d’être l’image, la personnification, l’interprèteprésumé de cette volonté unique, supérieure,essen-tiellement légitime, qui a seule droit de gouvernerla société.
Considérons maintenant la royauté sous le secondpoint de vue, c’est-à-dire dans sa flexibilité, dans lavariété des rôles qu’elle a joués, et des effets qu’ellea produits; il faut que nous en rendions raison, quenous en déterminions les causes.
Nous avons ici un avantage ; nous pouvons rentrersur-le-champ dans l’histoire et dans notre histoire.Par un concours de circonstances singulières, il estarrivé que, dans l’Europe moderne, la royauté arevêtu tous les caractères sous lesquels elle s’étaitmontrée dans l’histoire du monde. Si je puis meservir d’une expression géométrique, la royauté eu-ropéenne a été en quelque sorte la résultante detoutes les espèces de royauté possibles. Je vais par-courir son histoire du v c au xn e siècle; vous verrezsous combien d’aspects divers elle se présente, et àquel point nous retrouvons partout ce caractère devariété, de complication', de lutte, qui appartient àtoute la civilisation européenne.
Au v” siècle, au moment de la grande invasiondes Germains, deux royautés sont en présence : laroyauté barbare et la royauté impériale, celle deClovis et celle de Constantin; l’une et l’autre biendifférentes de principes et d’effets.
La royauté barbare est essentiellement élective :les rois germains sont élus, quoique leur électionn’ait point lieu dans les formes auxquelles noussommes habitués à attacher cette idée; ce sont deschefs militaires, tenus de faire accepter librementleur pouvoir par un grand nombre de compagnonsqui leur obéissent comme aux plus braves, aux plus