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CIVILISATION EN EUROPE.
habiles. L’élection est la vraie source de la royautébarbare, son caractère primitif, essentiel.
Ce n’est pas que ce caractère, au v' siècle, nesoit déjà un peu modifié, que des éléments diffé-rents ne se soient introduits dans la royauté. Lesdiverses peuplades avaient leurs chefs depuis uncertain temps ; des familles s’étaient élevées plus ac-créditées, plus considérables, plus riches que lesautres. De là un commencement d’hérédité; le chefn’était guère élu hors de ces familles. Premier prin-cipe différent qui vient s’associer au principe domi-nant de l’élection.
Une autre idée, un autre élément a déjà pénétréaussi dans la royauté barbare, c’est l’élément reli-gieux. On trouve chez quelques-uns des peuplesbarbares, par exemple, chez les Goths, la convictionque les familles de leurs rois descendent des fa-milles de leurs dieux, ou des héros dont on a faitdes dieux, d’Odin, par exemple. C’est la situationdes rois d’Homère, issus des dieux ou des demi-dieux, et, à ce titre, objets d’une sorte de vénéra-tion religieuse, malgré les limites de leur pouvoir.
Telle était, au v' siècle, la royauté barbare, déjàdiverse et llottante quoique son principe primitifdominât encore.
Je prends la royauté romaine, impériale; celle-ciest tout autre chose; c’est la personnification del'État, l’héritière delà souveraineté et delà majestédu peuple romain. Considérez la royauté d’Auguste,de Tibère; l’empereur est le représentant du sénat,des comices, de la république tout entière; il luisuccède, elle est venue se résumer dans sa per-sonne. Qui ne le reconnaîtrait à la modestie du lan-gage des premiers empereurs, de ceux du moins quiétaient hommes de sens, et comprenaient leur si-tuation? Ils se sentent en présence du peuple sou-verain naguère et qui a abdiqué en leur faveur; ilslui parlent comme ses représentants, comme sesministres. Mais en fait, ils exercent tout le pouvoirdu peuple, et avec la plus redoutable intensité. Unetelle transformation, messieurs, nous est aisée àcomprendre; nous y avons assisté nous-mêmes; nousavons vu la souveraineté passer du peuple dans unhomme; c’est l’histoire de Napoléon. Celui-là aussia été une personnification du peuple souverain; ille disait sans cesse; il disait : i Qui a été élu comme» moi par dix-huit millions d’hommes? qui est» comme moi le représentant du peuple? » Et quandsur ses monnaies on lisait d’un côté Républiquefrançaise, de l’autre Napoléon, empereur, qu’était-ce donc sinon le fait que je décris, le peuple de-venu roi?
Tel était, messieurs, le caractère fondamental dela royauté impériale ; elle l’a gardé pendant les trois
premiers siècles de l’empire : c'est même sous Dio-clétien seulement qu’elle a (iris sa forme définitiveet complète. Elle était cependant alors sur le pointde subir un grand changement : une nouvelle royautéétait près de paraître. Le christianisme travaillaitdepuis trois siècles à introduire dans l’empire l’élé-ment religieux. Ce fut sous Constantin qu’il réussit,non à le faire prévaloir, mais à lui faire jouer ungrand rôle. Ici la royauté se présente sous un toutautre aspect; elle n’a point son origine sur la terre :le prince n’est pas le représentant de la souverai-neté publique; il est l’image de Dieu, son représen-tant, son délégué. Le pouvoir lui vient de haut enbas, tandis que, dans la royauté impériale, le pou-voir avait monté de bas en haut. Ce sont deux si-tuations toutes différentes, et qui ont des résultatstout différents. Les droits de la liberté, les garan-ties politiques sontdifficilesà combiner avec le prin-cipe de la royauté religieuse, mais le principe lui-même est élevé, moral, salutaire. Voici l’idée qu’onse formait du prince au vu* siècle, dans le systèmede la royauté religieuse. Je la puise dans les canonsdu concile de Tolède.
« Le roi est dit roi ( rex) de ce qu’il gouverne jus-tement (rectè). S’il agit avec justice (recti), il pos-sède légitimement le nom de roi; s’il agit avec in-justice, il le perd misérablement. Nos pères disaientdonc avec raison : rex ejus eris si recta facis ; siautem non facis, non eris. Les deux principalesvertus royales sont la justice et la vérité (la sciencede la vérité, la raison).
» La puissance royale est tenue, comme la tota-lité des peuples, au respect des lois.., Obéissant auxvolontés du ciel, nous donnons, à nous comme ànos sujets, des lois sages auxquelles notre propregrandeur et celle de nos successeurs est tenue d’o-béir, aussi bien que toute la population de notreroyaume...
» Dieu, le créateur de toutes choses, en disposantla structure du corps humain, a élevé la tête enhaut, et a voulu que de là partissent les nerfs detous les membres. Et il a placé dans la tête le (lam-beau des yeux afin que de là fussent vues toutesles choses qui pouvaient nuire. El il a établi le pou-voir de l’intelligence, en le chargeant de gouvernertous les membres et dérégler sagement leuraction...Il faut donc régler d’abord ce qui regarde les prin-ces, veiller à leur sûreté, protéger leur vie, et or-donner ensuite ce qui touche les peuples, de tellesorte qu’en garantissant, comme il convient, la sû-reté des rois, on garantisse en même temps et d’au-tant mieux celle des peuples (1). »
(4) ForumjutKcut», lit.!, l, h; Ut. i, 1,11,1, it.