DIXIÈME
du pays, selon le besoin ou le penchant du moment;ils se sont illégitimement prévalus de ces titres di-vers, mais ni l’un ni l’autre n’a été le titre véritablede la royauté moderne, la source de son influenceprépondérante. C’est, je le répète, comme dépositaireet protectrice de l’ordre public, de la justice géné-rale, de l’intérêt commun, c’est sous les traits d’unegrande magistrature, centre et lien de la société,qu’elle s’est montrée aux yeux des peuples et s’estapproprié leur force en obtenant leur adhésion.
Vous verrez, à mesure que nous avancerons, cecaractère de la royauté européenne moderne, quicommence, je le répète, au xu e siècle, sous le règnede Louis le Gros, s’affermir, se développer et devenirenfin, pour ainsi dire, sa physionomie politique.C’est par là que la royauté a contribué à ce grand
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résultat qui caractérise aujourd’hui les sociétéseuropéennes, à la réduction de tous les élémentssociaux à deux, le gouvernement et le pays.
Ainsi, messieurs, à l’explosion des croisades,l’Europe est entrée dans la voie qui devait la con-duire à son état actuel ; vous venez de voir la royautéprendre le rôle qu’elle devait jouer dans cettegrande transformation. Nous étudierons dans notreprochaine réunion les différents essais d’organisa-tion politique tentés, du xn' au xvi' siècle, pourmaintenir, en le réglant, l’ordre de choses près depérir. Nous considérerons les efforts de la féodalité,de l’Eglise, des communes même, pour constituerla société d’après ses anciens principes, sous sesformes primitives, et se défendre ainsi elles-mêmescontre la métamorphose générale qui se préparait.
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Objet de la leçon. — Tentatives pour concilier et faire vivre et agir en commun, dans une meme société, sous un mêmepouvoir centra!, les divers éléments sociaux de l'Europe moderne. — 1o Tentative d’organisation théocratique. — Pourquoielle a échoué. — Quatre obstacles principaux. — Fautes de Grégoire VII. — Réaction contre la domination de l’Église. —De la part des peuples. — Delà part des souverains. — 2<> Tentative d’organisation républicaine. — Républiques italiennes.
— Leurs vices. — Villes du midi de la France. — Croisades des Albigeois. — Confédération suisse. — Communes de Flandreet du Rhin. — Ligue hanséalique. — Lutte de la noblesse féodale et des communes. — 3o Tentative d'organisation mixte.
— Etats généraux de France. —Cortès d'Espagne et de Portugal. — Parlement d'Angleterre. — Etat particulier de l’Alle-magne. — Mauvais succès de toutes ces tentatives. — Par quelles causes. — Tendance générale de l’Europe.
Messieurs,
Je voudrais déterminer avec précision, et encommençant, l’objet de cette leçon.
Vous vous rappelez qu’un des premiers faits quinous aient frappés, c’est la diversité, la séparation,l’indépendance des éléments de l’ancienne sociétéeuropéenne. La noblesse féodale, le clergé, les com-munes, avaient une situation, des lois, des mœursentièrement différentes; c’étaient autant de sociétésdistinctes qui se gouvernaient chacune pour soncompte, et par ses propres règles, son propre pou-voir. Elles étaient en relation, en contact, mais nondans une véritable union ; elles ne formaient point,à proprement parler, une nation, un État.
La fusion de toutes ces sociétés en une seule s’est
accomplie; c’est là précisément, vous l’avez vu, lefait distinctif, le caractère essentiel de la sociétémoderne. Les anciens éléments sociaux se sont ré-duits à deux, le gouvernement et le peuple; c’est-à-dire que la diversité a cessé, que la similitude aamené l’union. Mais avant que ce résultat ait étéconsommé, et même pour le prévenir, beaucoupd’efforts ont été tentés pour faire vivre et agir encommun, sans en détruire la diversité ni l’indépen-dance, toutes ces sociétés particulières. On eût voulune porter aucune atteinte un peu profonde à leursituation, à leurs privilèges, à leur nature spéciale,et cependant les réunir en un seul Etat, en formerun corps de nation, les rallier sous un seul et mêmegouvernement.
Toutes ces tentatives ont échoué. Le résultat que