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CIVILISATION EN EUROPE.
je viens de rappeler, l’unité de la société moderne,atteste leur mauvais succès. Dans les pays mêmesde l’Europe où il subsiste encore quelques traces del’ancienne diversité des éléments sociaux, en Alle-magne, par exemple, où il y a encore une vraienoblesse féodale, une vraie bourgeoisie; en Angle-terre, où une Eglise nationale est en possession derevenus propres et d’une juridiction particulière, ilest clair que cette prétendue existence distincten’est qu’une apparence, un mensonge; que ces so-ciétés spéciales sont " 'queutent confondues dansla société générale, absorbées dans l’État, gouver-nées par les pouvoirs ’"cs, soumises au mêmesystème , emportées dans le courant des mêmesidées, des mêmes mœurs. Je le répète, là même oùla forme en subsiste encore, la séparation et l’indé-pendance des anciens éléments sociaux n’ont plusaucune réalité.
Cependant ces tentatives pour les coordonnersans les transformer, pour les rattacher à l’uniténationale sans abolir leur variété , ont tenu unegrande place dans l’histoire de l’Europe; elles ontrempli en partie l’époque dont nous nous occupons,celte époque qui sépare l’Europe primitive et l’Eu-rope moderne, et dans laquelle s’est accomplie lamétamorphose de la société européenne. Fit non-seulement elles y ont tenu une grande place, maiselles ont beaucoup influé sur les événements posté-rieurs, sur la manière dont s’est opérée la réductionde tous les éléments sociaux à deux, le gouverne-ment et le _ '"c. 11 importe donc de s’en bienrendre compte, de bien connaître tous les essaisd’organisation politique qui ont été tentés du xn e auxvi° siècle, pour créer des nations et des gouverne-ments, sans détruire la diversité des sociétés secon-daires placées les unes à côté des autres. Tel sera,messieurs, notre travail dans cette leçon.
Travail pénible, douloureux même. Toutes cestentatives d’organisation politique n’ont certaine-ment pas été conçues et dirigées à bonne intention;plusieurs n’ont eu que des vues d’égoïsme et detyrannie. Plus d’une cependant a été pure, désin-téressée; plus d’une a eu vraiment pour objet lebien moral et social des hommes. L’état d’incohé-rence, de violence, d’iniquité où était alors la so-ciété, choquait les grands esprits, les âmes élevées,et ils cherchaient sans cesse les moyens d’en sortir.Cependant les meilleurs même de ces nobles essaisont échoué; tant de courage, de sacrifices, d’efforts,de vertu, ont été perdus; n’est-ce pas là un tristespectacle? 11 y a même ici quelque chose d’encoreplus douloureux, le principe d’une tristesse encoreplus amère : non-seulement ces tentatives d’amé-lioration sociale ont échoué, mais une masse énorme
d’erreur et de mal s’y est mêlée. En dépit de labonne intention, la plupart étaient absurdes et at-testent une profonde ignorance de la raison, de lajustice, des droits de l’humanité et des conditionsde l’état social; en sorte que non-seulement le suc-cès a manqué aux hommes, mais ils ont mérité leursrevers. On a donc ici le spectacle non-seulement dela dure destinée de l'humanité, mais de sa faiblesse.On y peut voir combien la plus petite portion dovérité suflit à préoccuper tellement les plus grandsesprits, qu’ils oublient tout à fait le reste, et de-viennent aveugles sur ce qui n’entre pas dans l’é-troit horizon de leurs idées; à quel point il suflitqu’il y ait un coin de justice dans une cause, pourqu’on perde de vue toutes les injustices qu’elle ren-ferme et se permet. Cette explosion des vices et del’imperfection de l’homme est, à mon avis, plustriste encore à contempler que le malheur de sacondition ; et ses fautes me pèsent plus que ses souf-frances. Les tentatives dont j’ai à vous entretenirnous donneront l’un et l’autre spectacle : il fautl’accepter, messieurs, et ne pas cesser d’être justesenvers ces hommes , ces siècles qui se sont si sou-vent égarés, qui ont si cruellement échoué, et quipourtant ont déployé de si grandes vertus, fait desi nobles efforts, mérité tant de gloire!
Les tentatives d’organisation politique, forméesdu xn e au xvi e siècle, sont de deux sortes : les unesont eu pour objet de faire prédominer l’un des élé-ments sociaux, tantôt le clergé, tantôt la noblesseféodale, tantôt les communes; de lui subordonnertous les autres, et d’amener l’unité à ce prix. Lesautres se sont proposé de faire accorder et agir en-semble toutes les sociétés particulières, en laissantà chacune sa liberté, et lui assurant sa part d’in-fluence.
Les tentatives du premier genre sont, bien plusque les secondes, suspectes d’égoïsme et de tyran-nie. Elles en ont été en effet plus souvent entachées;elles sont même, par leur nature, essentiellementtyranniques dans leurs moyens d’exécution : quel-ques-unes cependant ont pu être et ont été en effetconçues dans des vues pures, pour le bien et le pro-grès de l'humanité.
La première qui se présente c’est la tentatived’organisation tbéocratique, c’est-à-dire le desseinde soumettre les diverses sociétés aux principes et àl’empire de la société ecclésiastique.
Vous vous rappelez, messieurs, ce que j’ai dit surl’histoire de l’Église. J’ai essayé de montrer quelsprincipes s’étaient développés dans son sein, quelleétait la part de légitimité de chacun, comment ilsétaient nés du cours naturel des événements, quelsservices ils avaient rendus, quel mal ils avaient fait.