Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

100

CIVILISATION EN EUROPE.

empire; que la plupart des esprits élevés, actifs,élégants, difficiles, aient pris en dégoût les mœursgrossières, les idées confuses, les formes barbaresde leur temps, et se soient voués avec passion àlétude et presque au culte dune société à la foisbien plus régulière et plus développée. Ainsi se for-mait cette école de libres penseurs qui apparaît dèsle commencement du xv a siècle, et dans laquelle seréunissent des prélats, des jurisconsultes, des éru-dits.

Au milieu de ce mouvement arrivent la prise deConstantinople par les Turcs, la chute de lempiredOrient, linvasion des Grecs fugitifs en Italie. Ilsy apportent une nouvelle connaissance de lanti-quité, de nombreux manuscrits, mille nouveauxmoyens détudier lancienne civilisation. Vous com-prenez sans peine quel redoublement dadmirationet dardeur anima lécole classique. Cétait alorspour la haute Église, surtout en Italie, le temps duplus brillant développement, non pas en fait depuissance politique proprement dite, mais en fait deluxe, de richesse; elle se livrait avec orgueil à tousles plaisirs dune civilisation molle, oisive, élégante,licencieuse, au goût des lettres, des arts, des jouis-sances sociales et matérielles. Regardez le genre devie des hommes qui ont joué un grand rôle politiqueet littéraire à cette époque, du cardinal Bembo, parexemple, vous serez surpris de ce mélange de syba-ritisme et de développement intellectuel, de mœursénervées et de hardiesse desprit.

On croit, en vérité, quand on parcourt cette épo-que, quand on assiste au spectacle de ses idées, àlétal des relations sociales, on croit vivre au milieuduxviii' siècle français. Cest le même goût pour lemouvement de lintelligence, pour les idées nou-velles, pour une vie douce, agréable; cest la mêmemollesse, la même licence; cest le même défaut,soit dénergie politique, soit de croyances morales,avec une sincérité, une activité desprit singulières.Les lettrés du xv e siècle sont, vis-à-vis des prélatsde la haute Église, dans la même relation que lesgens de lettres et les philosophes du xviii' avec lesgrands seigneurs; ils ont tous les mêmes opinions,les mêmes mœurs, vivent doucement ensemble, etne sinquiètent pas des bouleversements qui se pré-parent autour deux. Les prélats du xv' siècle, à

commencer par le cardinal Bembo, ne prévoyaientcertainement pas plus Luther et Calvin que les gensde cour ne prévoyaient la révolution française. Lasituation était pourtant analogue^

Trois grands faits se présentent donc à cette épo-que dans lordre moral : dune part, une réformeecclésiastique tentée par lÉglise elle-même; de lau-tre, une réforme religieuse populaire; enfin une ré-volution intellectuelle, qui forme une école de librespenseurs. Et toutes ces métamorphoses se préparentau milieu du plus grand changement politique quisoit encore arrivé en Europe, au milieu du travailde centralisation des peuples et des gouvernements.

Ce nest pas tout; ce temps est aussi celui de laplus grande activité extérieure des hommes; cestun temps de voyages, dentreprises, de découvertes,dinventions de tous genres. Cest le temps des gran-des expéditions des Portugais le long des côtes dA-frique, de la découverte du passage du cap de Bonne-Espérance par Vasco de Gama, de la découverte delAmérique par Christophe Colomb, de la merveil-leuse extension du commerce européen. Mille inven-tions nouvelles éclatent; dautres, déjà connues,mais dans une sphère étroite, deviennent populaireset dun fréquent usage. La poudre à canon changele système de la guerre; la boussole change le sys-tème de la navigation. La peinture à lhuile se déve-loppe, et couvre lEurope des chefs-dœuvre de lart.La gravure sur cuivre, inventée en 1-400, les mul-tiplie et les répand. Le papier de linge devientcommun. Enfin, de 1430 à 1432, limprimerie estinventée; limprimerie, texte de tant de déclama-tions, de tant de lieux communs, et dont aucun lieucommun, aucune déclamation, népuiseront jamaisle mérite et les effets.

Vous voyez, messieurs, quelles sont la grandeuret lactivité de ce siècle; grandeur encore peu ap-parente, activité dont les résultats ne tombent pasencore sous la main des hommes. Les réformes ora-geuses semblent échouer. Les gouvernements saffer-missent. Les peuples sapaisent. On dirait que lasociété ne se prépare quà jouir dun meilleur ordreau sein dun plus rapide progrès. Mais les puis-santes révolutions du xvi e siècle sont à la porte.Cest le xv' qui les a préparées. Elles seront lobjetde notre prochaine leçon.