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DOUZIEME LEÇON.
» ce que vous avczfail; nous nous séparons comme» vous vous êtes séparés, » il était encore plus em-barrassé pour répondre, et ne répondait bien sou-vent que par un redoublement de rigueur.
C’est qu’en effet, en travaillant à la destructiondu pouvoir absolu dans l’ordre spirituel, la révolu-tion religieuse du xvi* siècle n’a pas connu les vraisprincipes de la liberté intellectuelle : elle affran-chissait l’esprit humain, et prétendait encore à legouverner par la loi; en fait elle faisait prévaloir lelibre examen; en principe elle croyait substituer unpouvoir légitime à un pouvoir illégitime. Elle nes’était point élevée jusqu'à la première raison, ellen’était point descendue jusqu’aux dernières consé-quences de son oeuvre. Aussi est-elle tombée dansune double faute : d’une part elle n’a pas connu nirespecté tous les droits de la pensée humaine; aumoment où elle les réclamait pour son proprecompte, elle les violait ailleurs; d’autre part, ellen’a pas su mesurer, dans l’ordre intellectuel, lesdroits de l’autorité; je ne dis pas de l’autorité coac-live qui n’en saurait posséder aucun en pareillematière, mais de l’autorité purement morale, agis-sant sur les esprits seuls et par la seule voie del’influence. Quelque chose manque, dans la plupartdes pays réformés, à la bonne organisation de lasociété intellectuelle, à l’action régulière des opi-nions anciennes, générales. On n’a pas su concilierles droits et les besoins de la tradition avec ceux dela liberté; et la cause en a été sans aucun doutedans cette circonstance que la Réforme n’a plei-nement compris et accepté ni ses principes ni seseffets. .
De là aussi pour elle un certain air d’inconsé-quence et d’esprit étroit qui souvent a donné priseet avantage sur elle à ses adversaires. Ceux-là sa-vaient très-bien ce qu’ils faisaient et ce qu’ils vou-laient ; ceux-là remontaient aux principes de leurconduite et en avouaient toutes les conséquences. Iln’y a jamais eu de gouvernement plus conséquent,plus systématique que celui de l’Eglise romaine. Enfait, la cour de Rome a beaucoup transigé, beaucoupcédé, bien plus que la Réforme; en principe, elle abien plus complètement adopté son propre système,tenu une conduite bien plus cohérente. C’est unegrande force, messieurs, que celte pleine connais-sance de ce qu’on fait, de ce qu’on veut, celte adop-tion complète et rationnelle d’une doctrine et d’undessein. La révolution religieuse du xvi' siècle en adonné dans son cours un éclatant exemple. Per-sonne n’ignore que la principale puissance instituéepour lutter contre elle a été l’ordre des Jésuites.Jetez un coup d’œil sur leur histoire; ils ont échouépartout; partout où ils sont intervenus avec quelque
étendue, ils ont porté malheur à la cause dont ilsse son mêlés. En Angleterre, ils ont perdu des rois;en Espagne, des peuples. Le cours général des évé-nements, le développement de la civilisation mo-derne, la liberté de l’esprit humain, toutes ces for-ces contre lesquelles les Jésuites étaient appelés àlutter se sont dressées contre eux et les ont vaincus.Et non-seulement ils ont échoué, mais rappelez-vous quels moyens ils ont été contraints d’employer.Point d’éclat, point de grandeur; ils n’ont pas faitde brillants événements, ils n’ont pas mis en mou-vement de puissantes masses d’hommes; ils ont agipar des voies souterraines, obscures, subalternes,par desvoies qui n’étaient nullement propresà frap-per l’imagination, à leur concilier cet intérêt publicqui s’attache aux grandes choses, quels qu’en soientle principe et le but. Le parti contre lequel ils lut-taient, au contraire, non-seulement a vaincu,maisil a vaincu avec éclat; il a fait de grandes choses,et par de grands moyens; il a soulevé les peuples;il a semé en Europe de grands hommes; il a changé,à la face du soleil, le sort et la forme des États.Tout en un mot a été contre les Jésuites, et la for-tune et les apparences ; ni le bon sens qui veut lesuccès, ni l’imagination qui a besoin d’éclat, n’ontété satisfaits par leur destinée. Et pourtant, rienn’est plus certain, ils ont eu de la grandeur; unegrande idée s’attache à leur nom, à leur influence,à leur histoire. C’est qu’ils ont su ce qu’ils faisaient,ce qu’ils voulaient ; c’est qu’ils ont eu pleine etclaire connaissance des principes d’après lesquelsils agissaient, du but auquel ils tendaient; c’est-à-dire qu’ils ont eu la grandeur de la pensée, la gran-deur de la volonté; et elle les a sauvés du ridiculequi s’attache à des revers obstinés et à de miséra-bles moyens. Là, au contraire, où l’événement a étéplus grand que la pensée, là où paraît manquer laconnaissance des premiers principes et des derniersrésultats de l’action, il est resté quelque chose d’in-complet, d’inconséquent, d’étroit, qui a placé lesvainqueurs mêmes dans une sorte d’infériorité ra-tionelle, philosophique, dont l’influence s’est quel-quefois fait sentir dans les événements. C’est là, jepense, dans la lutte de l’ancien ordre spirituel con-tre l’ordre nouveau, le côté faible de la Réforme,ce qui a souvent embarrassé sa situation , ce qui l’aempêchée de se défendre aussi bien qu’elle en avaitle droit.
Je pourrais, messieurs, considérer avec vous larévolution religieuse du xvi c siècle sous beaucoupd’autres aspects. Je n’ai rien dit et n’ai rien à direde son côté purement dogmatique, de ce qu’elle afait dans la religion proprement dite, et quant auxrapports de l’âme humaine avec Dieu et l’éternel