106
CIVILISATION EN EUROPE.
suct avec Claude, sur toute la polémique religieusede cette époque, et demandez-vous si Louis XIV eûtsupporté, sur toute autre matière, un pareil degréde liberté. C’est entre la Réforme et le parti op-posé qu’il y a eu le plus de liberté en France dans lexvii' siècle. La pensée religieuse a été alors bienplus hardie, elle a traité les questions avec plus defranchise que la pensée politique de Fénelon lui-même dans le Télémaque. Cet état n’a cessé qu’à larévocation de l’édit de Nantes. Or, de 1685 à l’ex-plosion de l’esprit humain au xviii' siècle , il n’y apas quarante ans ; et l’influence de la révolution re-ligieuse en faveur de la liberté intellectuelle venaità peine de cesser quand celle de la révolution philo-sophique a commencé.
Vous le voyez, messieurs, partout où la Réformea pénétré, partout où elle a joué un grand rôle,victorieuse ou vaincue, elle a eu pour résultat gé-néral, dominant, constant, un immense progrèsdans l’activité et la liberté de la pensée, vers l’é-mancipation de l’esprit humain.
Et non-seulement la Réforme a eu ce résultat,mais elle s’en est contentée; là où elle l’a obtenu,elle n’en a guère cherché d’autre, tant c’était là lefond même de l’événement, son caractère primitifet fondamental! Ainsi en Allemagne, loin de de-mander la liberté politique , elle a accepté, je nevoudrais pas dire la servitude politique, mais l’ab-sence de la liberté. En Angleterre, elle a consentila constitution hiérarchique du clergé, et la pré-sence d’une Eglise aussi abusive que l’ait jamais étél’Eglise romaine, et beaucoup plus servile. Pour-quoi la Réforme, si passionnée, si roide, à certainségards, s’est-elle montrée là si facile, si souple?Parce qu’elle obtenait le fait général auquel elletendait, l’abolition du pouvoir spirituel, l’affran-chissement de l’esprit humain. Je le répète, là oùelle a atteint ce but, elle s’est accommodée à tous lesrégimes, à toutes les situations.
Faisons maintenant la contre-épreuve de cet exa-men; voyons ce qui est arrivé dans les pays où larévolution religieuse n’a pas pénétré, où elle a étéétouffée de très-bonne heure, où elle n’a pu prendreaucun développement. L’histoire répond que là l’es-prit humain n’a pas été affranchi : deux grands pays,l’Espagne et l’Italie, peuvent l’attester. Tandis quedans les parties de l’Europe où la Réforme a tenuune grande place, l’esprit humain a pris, dans lestrois derniers siècles, une activité, une liberté jus-que-là inconnues, là où elle n’a pas pénétré, il esttombé, à la même époque, dans la mollesse et l’i-nertie; en sorte que l’épreuve et la contre-épreuveont été faites pour ainsi dire simultanément etdonné le même résultat.
L’élan de la pensée, l’abolition du pouvoir ab-solu dans l’ordre spirituel, c’est donc bien là le ca-ractère essentiel de la Réforme, le résultat le plusgénéral de son influence, le fait dominant de sadestinée.
Je dis le fait, et je le dis à dessein. L’émancipa-tion de l’esprit humain a été en effet, dans le coursde la Réforme, un fait plutôt qu’un principe, unrésultat plus qu’une intention. La Réforme a, jecrois, en ceci, exécuté plus qu’elle n’avait entre-pris, plus même peut-être qu’elle ne souhaitait. Aucontraire de beaucoup d’autres révolutions qui sontrestées fort en arrière de ce qu’elles avaient voulu,où l’événement a été très-inférieur à la pensée, lesconséquences de la Réforme ont dépassé ses vues;elle est plus grande comme événement que commesystème; ce qu’elle a fait, elle 11 e l’a pas complète-ment connu ; elle ne l’eût pas complètement avoué.
Quels reproches adressent constamment à la Ré-forme ses adversaires? Lesquels de ses résultats luijettent-ils en quelque sorte à la tête pour la réduireau silence?
Deux principaux : 1" la multiplicité des sectes,la licence prodigieuse des esprits, la destructionde toute autorité spirituelle, la dissolution de lasociété religieuse dans son ensemble; 2” la tyran-nie, la persécution. « Vous provoquez la licence,a-t-on dit aux réformateurs, vous la produisez; etquand elle est là, vous voulez la contenir, la ré-primer. Et comment la réprimez-vous? I’ar lesmoyens les plus durs, les plus violents. Vous aussivous persécutez l’hérésie, et en vertu d’une autoritéillégitime. »
Parcourez, résumez toutes les grandes attaquesdirigées contre la Réforme, en écartant les ques-tions purement dogmatiques; ce sont là les deux re-proches fondamentaux auxquels elles se réduisenttoujours.
Le parti réformé en était très-embarrassé. Quandon lui imputait la multiplicité des sectes, au lieude l’avouer, au lieu de soutenir la légitimité de leurlibre développement, il analhématisait les sectes, ils’en désolait, il s’en excusait. Le taxait-on de per-sécution? Il se défendait avec quelque embarras; ilalléguait la nécessité; il avait, disait-il, le droit deréprimer et de punir l’erreur, car il était en posses-sion de la vérité; ses croyances, ses institutionsétaient seules légitimes; si l’Eglise romaine n’avaitpas le droit de punir les réformés, c’est qu’elle avaittort entre eux.
Et quand le reproche de persécution était adresséau parti dominant dans la Réforme, non par ses en-nemis, mais par ses propres enfants, quand les sec-tes qu’il anathématisait lui disaient:« Nous faisons