QUATORZIÈME LEÇON.
iil
QUATORZIÈME LEÇON.
Objet de la leçon, — Différence et ressemblance entre la marclie de la civilisation de l'Angleterre et celle du continent. —Prépondérance de la France en Europe dans les xvue et xvine siècles. — Au xvn« siècle par le gouvernement français. —Au xvme par le pays lui-meme. — Du gouvernement de Louis XIV. — De ses guerres. — De sa diplomatie. — De son admi-nistration. — De sa législation. — Causes de sa prompte décadence. — De la France au xviue siècle. — Caractères essentielsde la révolution philosophique. — Conclusion du Cours.
Messieurs ,
J’ai essayé, dans notre dernière réunion, de dé-terminer le véritable caractère, le sens politique dela révolution d’Angleterre. Nous avons reconnuqu’elle était le premier choc des deux grands faitsauxquels est venue aboutir, dans le cours duxvi' siècle, toute la civilisation de l’Europe primi-tive, la monarchie pure d’un côté et le libre examende l’autre. Ces deux puissances en sont venues auxmains pour la première fois en Angleterre. On avoulu en induire une différence radicale entre l’é-tat social de l’Angleterre et celui du continent; ona prétendu qu’aucune comparaison n’était possibleentre des pays de destinée si diverse; on a affirméque le peuple anglais avait vécu dans une sorte d’iso-lement moral analogue à son isolement matériel.
Il y a eu, il est vrai, entre la civilisation anglaiseet la civilisation des Etals continentaux une diffé-rence grave et dont il importe de se bien rendrecompte. Vous avez déjà pu l’entrevoir dans le coursde nos leçons. Le développement des différents prin-cipes, des différents éléments de la société, s’est faiten Angleterre en quelque sorte simultanément et defront, beaucoup plus du moins que sur le continent.Lorsque j’ai tenté de déterminer la physionomiepropre de la civilisation européenne comparée auxcivilisations anciennes et asiatiques, j’ai fait voirque la première était variée, riche, complexe;qu’elle n’était jamais tombée sous la dominationd’aucun principe exclusif; que les divers élémentsde l’état social s’y étaient combinés, combattus, mo-difiés, avaient été continuellement obligés de tran-siger et de vivre en commun. Ce fait, messieurs,caractère général de la civilisation européenne, a étésurtout celui delà civilisation anglaise: c’est en An-
gleterre qu’il s’est produit avec le plus de suite etd’évidence; c’est là que l’ordre civil et l’ordre reli-gieux, l’aristocratie, la démocratie, la royauté, lesinstitutions locales et centrales, le développementmoral et politique ont marché et grandi ensemble,pêle-mêle pour ainsi dire, sinon avec une égalerapidité, du moins toujours à peu de distance lesuns des autres. Sous le règne des Tudor, par exem-ple, au milieu des plus éclatants progrès de la mo-narchie pure, on voit le principe démocratique, lepouvoir populaire percer et se fortifier presque enmême temps. La révolution du xvii' siècle éclate ;elle est à la fois religieuse et politique. L’aristocra-tie féodale n’y paraît que fort affaiblie et avec tousles symptômes de la décadence : cependant elle estencore en état d’y conserver une place, d’y jouer unrôle important et de se faire sa part dans les résul-tats. Il en est de même dans tout le cours de l’his-toire d’Angleterre ; jamais aucun clément ancien nepérit complètement, jamais aucun élément nouveaune triomphe tout à fait; jamais aucun principe spé-cial ne s’empare d’une domination exclusive. Il ya toujours développement simultané des différentesforces, transaction entre leurs prétentions et leursintérêts.
Sur le continent la marche de la civilisation aété beaucoup moins complexe et moins complète.Les divers éléments de la société, l’ordre religieux,l’ordre civil, la monarchie, l’aristocratie, la démo-cratie, se sont développés non pas ensemble et defront, mais successivement. Chaque principe, cha-que système, a eu en quelque sorte son tour. Il y atel siècle qui appartient, je ne voudrais pas direexclusivement, ce serait trop, mais avec une pré-dominance très-marquée, à l’aristocratie féodale,par exemple; tel autre au principe monarchique;