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CIVILISATION EN EUROPE.
Ici autre au principe démocratique. Compare/, lemoyen âge français avec le moyen âge anglais, lesxi”, xti* et xiii” siècles de notre histoire, avec lessiècles correspondants au-delà de la Manche; voustrouverez en France à cette époque la féodalité pres-que absolument souveraine, la royauté et le prin-cipe démocratique à peu près nuis. Allez en Angle-terre, c’est bien l’aristocratie féodale qui domine;mais la royauté et la démocratie ne laissent pasd’être fortes et importantes. La royauté triompheen Angleterre sous Elisabeth, comme en France sousLouis XIV; mais que de ménagements elle est con-trainte de garder! que de restrictions, tantôt aristo-cratiques, tantôt démocratiques, elle a à subir! EnAngleterre aussi chaque système , chaque principea eu son temps de force et de succès; jamais aussicomplètement, aussi exclusivement que sur le con-tinent : le vainqueur a toujours été contraint de to-lérer la présence de ses rivaux et de leur faire àchacun sa part.
A cette différence dans la marche des deux civi-lisations sont attachés des avantages et des incon-vénients qui se manifestent en effet dans l’histoiredes deux pays. Nul doute, par exemple, que ce dé-veloppement simultané des divers éléments sociauxn’ait beaucoup contribué à faire arriver l’Angleterre,plus vite qu’aucun des Etats du continent, au butde toute société, c’est-à-dire à l’établissement d’ungouvernement à la fois régulier et libre. C’est pré-cisément la nature d’un gouvernement de ménagertous les intérêts, toutes les forces, de les concilier,de les faire vivre et prospérer en commun : or, telleétait d’avance, par le concours d’une multitude decauses, la disposition , la relation des divers élé-ments de la société anglaise : un gouvernement gé-néral et un peu régulier a donc eu là moins de peineà se constituer. De même l’essence de la liberté,c’est la manifestation et l’action simultanées de tousles intérêts, de tous les droits, de toutes les forces,de tous les éléments sociaux. L’Angleterre en étaitdonc plus près que la plupart des autres Etals. Parles mêmes causes, le bon sens national, l’intelli-gence des affaires publiques ont dû s’y former plusvite; le bon sens politique consiste à savoir tenircompte de tous les faits, les apprécier et faire à cha-cun sa part; il a été en Angleterre une nécessité del’état social, un résultat naturel du cours de la ci-vilisation.
Dans les Étals du continent, en revanche, chaquesystème, chaque principe ayant eu son tour, ayantdominé d’une façon plus complète, plus exclusive,le développement s’est fait sur une plus grandeéchelle, avec plus de grandeur et d’éclat. La royautéet l’aristocratie féodale, par exemple, se sont pro-
duites sur la scène continentale avec bien plus dehardiesse, d’étendue, de liberté. Toutes les expé-riences politiques, pour ainsi dire, ont été pluslarges et plus achevées. 11 en est résulté que les idéespolitiques, je parle des idées générales, et non dubon sens appliqué à la conduite des affaires; queles idées, dis-je, les doctrines politiques se sontélevées bien plus haut et déployées avec bien plusde vigueur rationnelle. Chaque système s’étant enquelque sorte présenté seul, étant resté longtempssur la scène, on a pu le considérer dans son en-semble, remonter à ses premiers principes, des-cendre à ses dernières conséquences, en démêlerpleinement la théorie. Quiconque observera un peuattentivement le génie anglais sera frappé d’undouble fait : d’une part, de la sûreté du bon sens,de l’habileté pratique; d’autre part, de l’absence d’i-dées générales et de hauteur d’esprit dans les ques-tions théoriques. Soit qu’on ouvre un ouvrage an-glais d’histoire, ou de jurisprudence, ou sur touteautre matière, il est rare qu’on y trouve la granderaison des choses, la raison fondamentale. En touteschoses, et notamment dans les sciences politiques,la doctrine pure, la philosophie, la science propre-ment dite, ont beaucoup plus prospéré sur le con-tinent qu’en Angleterre; leurs élans du moins ontété beaucoup plus puissants et hardis. Et Ton nepeut douter que le caractère différent du développe-ment de la civilisation dans les deux pays n’aitgrandement contribué à ce résultat.
Du reste, quoi qu’on puisse penser des inconvé-nients ou des avantages qu’a entraînés cette diffé-rence, elle est un fait réel, incontestable, et le faitqui distingue le plus profondément l’Angleterre ducontinent. Mais de ce que les divers principes, lesdivers éléments sociaux se sont développés là plussimultanément, ici plus successivement, il ne s’en-suit point qu’au fond la route et le but n’aient pasété les mêmes. Considérés dans leur ensemble, lecontinent et l’Angleterre ont parcouru les mêmesgrandes phases de civilisation ; les événements y ontsuivi le même cours; les mêmes causes y ont amenéles mêmes effets. Vous avez pu vous en convaincredans le tableau que j’ai mis sous vos yeux de la ci-vilisation jusqu’au xvi' siècle; vous le reconnaîtrezégalement en étudiant les xvii” et xvm' siècles. Ledéveloppement du libre examen et celui de la mo-narchie pure, presque simultanés en Angleterre, sesont accomplis sur le continent à d’assez longs in-tervalles, mais ils se sont accomplis; et les deuxpuissances, après avoir successivement dominé avecéclat, en sont également venues aux mains. Lamarche générale des sociétés a donc, à tout prendre,été la même ; et quoique les différences soient réel-