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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN EUROPE.

du vivant de son fondateur, dans une décadencequi ressemblait presque à la dissolution. Cest lasituation sest trouvée la France au sortir duxvii' siècle, et qui a imprimé à lépoque suivanteune direction et un caractère si différents.

Que lélan de lesprit humain , que le libre exa-men soit le trait dominant, le fait essentiel duxviii' siècle, ce nest pas la peine de le dire. Déjà,messieurs, vous en avez beaucoup entendu parlerdans cette chaire ; déjà, par la voix dun orateurphilosophe et par celle dun philosophe éloquent,vous avez entendu caractériser celte époque puis-sante. Je ne puis prétendre, dans le court espacede temps qui me reste, à suivre devant vous toutesles phases de la grande révolution morale qui sestalors accomplie. Je ne voudrais pas cependant vousquitter sans avoir appelé votre attention sur quel-ques traits peut-être trop peu remarqués.

Le premier, celui qui me frappe dabord et queje viens déjà dindiquer, cest la disparition pourainsi dire à peu près complète du gouvernementdans le cours du xvm e siècle, et lapparition de les-prit humain comme principal et presque seul ac-teur. Excepté en ce qui touche les relations exté-rieures, sous le ministère du duc de Choiseul, etdans quelques grandes concessions faites à la direc-tion générale des esprits, par exemple dans la guerredAmérique; excepté, dis-je, dans quelques événe-ments de ce genre, il ny a jamais eu peut-être ungouvernement aussi inactif, aussi apathique, aussiinerte que le gouvernement français de ce temps. Ala place de ce gouvernement si actif, si ambitieux,de Louis XIV, qui était partout, se mettait à la têtede tout, vous avez un pouvoir qui ne travaille quàseffacer, à se tenir à lécart, tant il se sent faibleet compromis. Lactivité, lambition a passé du côtédu pays. Cest le pays qui, par son opinion, par sonmouvement intellectuel, se mêle de tout, intervientdans tout, possède seul enfin lautorité morale, quiest la véritable autorité.

Un second caractère qui me frappe dans létat delesprit humain au xviii' siècle, cest luniversalitédu libre examen. Jusque-, et particulièrementau xvi e siècle, le libre examen sétait exercé dansun champ limité, spécial; il avait eu pour objettantôt les questions religieuses, quelquefois lesquestions religieuses et les questions politiques en-semble; mais ses prétentions ne sétendaient pas àtout. Dans le xviii' siècle au contraire, le caractèredu libre examen, cest luniversalité; la religion,la politique, la pure philosophie, lhomme et lasociété, la nature morale et matérielle, tout devientà la fois un sujet détude, de doute, de système;les anciennes sciences sont bouleversées; des scien-

ces nouvelles sélèvent, (lest un mouvement qui seporte en tous sens, quoique émané dune seule etmême impulsion.

Ce mouvement a de plus un caractère singulieret qui ne sest peut-être pas rencontré une secondefois dans lhistoire du monde, cest dêtre purementspéculatif. Jusque-, dans toutes les grandes révo-lutions humaines, laction sétait promptement mê-lée à la spéculation. Ainsi, au xvi e siècle, la révo-lution religieuse avait commencé par des idées, pardes discussions purement intellectuelles; mais elleavait presque aussitôt abouti à des événements. Leschefs des partis intellectuels étaient très-prompte-ment devenus des chefs de partis politiques; lesréalités de la vie sétaient mêlées aux travaux delintelligence. Il en était arrivé ainsi au xvii' siècledans la révolution dAngleterre. En France, auxviii' siècle, vous voyez lesprit humain sexercersur toutes choses, sur les idées qui, se rattachantaux intérêts réels de la vie, devaient avoir sur lesfaits la plus prompte et la plus puissante influence;Et cependant les meneurs, les acteurs de ces grandsdébats restent étrangers à toute espèce dactivitépratique, purs spéculateurs qui observent, jugentet parlent sans jamais intervenir dans les événe-ments. A aucune époque le gouvernement des faits,des réalités extérieures, nâ été aussi complètementdistinct du gouvernement des esprits. La séparationde lordre spirituel et de lordre temporel na étéréelle en Europe quau xviii' siècle. Pour la pre-mière fois peut-être lordre spirituel sest développétout à fait à part de lordre temporel. Fait très-graveet qui a exercé une prodigieuse influence sur lecours des événements. Il adonné aux idées du tempsun singulier caractère dambition et dinexpérience;jamais la philosophie na plus aspiré à régir lemonde et ne lui a été plus étrangère. Il a bien falluun jour en venir au fait; il a bien fallu que le mou-vement intellectuel passât dans les événements ex-térieurs; et comme ils avaient été totalement sépa-rés, la rencontre a été plus diflicile, cl le chocbeaucoup plus violent.

Comment sétonner maintenant dun autre carac-tère de létat de lesprit humain à cette époque, jeveux dire sa prodigieuse hardiesse? Jusque-, saplus grande activité avait toujours été contenue parcertaines barrières; l'homme avait vécu au milieude faits dont quelques-uns lui inspiraient de la con-sidération, réprimaient jusquà un certain point sonmouvement. Au xviii siècle, je serais en véritéembarrassé de dire quels étaient les faits extérieursque respectait lesprit humain, qui exerçaient surlui quelque empire; il avait létat social tout entieren haine ou en mépris. Il en conclut quil était ap-