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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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QUATORZIÈME LEÇON. 125

sinquiétant uniquement de gouverner. Tous lesgouvernements européens avaient été jusque- sanscesse jetés dans des guerres qui leur ôtaient toutesécurité comme tout loisir, ou tellement assiégésde partis et dennemis intérieurs, quils passaientleur temps à combattre pour leur vie. Le gouverne-ment de Louis XIV a paru le premier uniquementappliqué à faire ses affaires, comme un pouvoir à lafois définitif et progressif, qui ne craint pas din-nover parce quil compte sur lavenir. Il y a eu eneffet très-peu de gouvernements aussi novateurs quecelui-; comparez-le à un gouvernement de mêmenature, à la monarchie pure de Philippe II en Es-pagne; elle était plus absolue que celle de Louis XIV,et pourtant bien moins régulière et moins tranquille.Comment Philippe II était-il parvenu dailleurs àétablir en Espagne le pouvoir absolu? En étouffanttoute activité du pays, en se refusant à toute espècedamélioration, en rendant létat de lEspagnecomplètement stationnaire. Le gouvernement deLouis XIV, au contraire, sest montré actif danstoutes sortes dinnovations, favorable aux progrèsdes lettres, des arts, de la richesse, de la civilisa-tion en un mot. Ce sont les véritables causes desa prépondérance en Europe; prépondérance tellequil a été sur le continent, pendant tout le xvit* siè-cle, et non-seulement pour les souverains, maispour les peuples mêmes, le type des gouverne-ments.

Maintenant on se demande, et il est impossiblede ne pas se demander comment un pouvoir si écla-tant, si bien établi, à en juger par ce que je viensde mettre sous vos yeux, on se demande, dis-je,comment ce pouvoir est tombé si vite dans une telledécadence; comment, après avoir joué un tel rôleen Europe, il est devenu dans le siècle suivant siinconsistant, si faible, si peu considéré. Le fait estincontestable. Dans le xvn e siècle, le gouvernementfrançais est à la tète de la civilisation européenne ;dans le xvni' siècle, il disparait; cest la sociétéfrançaise, séparée de son gouvernement, souventmême dressée contre lui, qui précède et guide dansses progrès le monde européen.

Cest ici que nous retrouvons le vice incorrigibleet leffet infaillible du pouvoir absolu. Je nentreraidans aucun détail sur les fautes du gouvernementde Louis XIV; il en a commis de grandes; je neparlerai ni de la guerre de la succession dEspagne,ni de la révocation de lédit de Nantes, ni des dé-penses excessives, ni de beaucoup dautres mesuresfatales qui ont compromis sa fortune. Jaccepterailes mérites de ce gouvernement tels que je viens deles montrer. Je conviendrai quil ny a jamais eupeut-être de pouvoir absolu plus complètement

avoué de son siècle et de son peuple, ni qui aitrendu de plus réels services à la civilisation de sonpays et de lEurope en général. Eh bien, messieurs,par cela seul que ce gouvernement navait pas dau-tre principe que le pouvoir absolu, ne reposait quesur cette base, sa décadence a été subite et méritée.Ce qui manquait essentiellement à la France deLouis XIV, ce sont des institutions, des forces poli-tiques indépendantes, subsistant par elles-mêmes,capables en un mot daction spontanée et de résis-tance. Les anciennes institutions françaises, si tantest quelles méritent ce nom, ne subsistaient plus;Louis XIV acheva de les détruire. Il neut garde dechercher à les remplacer par des institutions nou-velles; elles lauraient gêné; il ne voulait pas êtregêné. La volonté et laction du pouvoir central,cest tout ce qui paraît avec éclat à cette époque.Le gouvernement de Louis XIV est un grand fait;un fait puissant et brillant, mais sans racines. Lesinstitutions libres sont une garantie non-seulementde la sagesse des gouvernements, mais encore deleur durée. Il ny a pas de système qui puisse du-rer autrement que par des institutions. lepouvoir absolu a duré, cest quil sest appuyé surdes institutions véritables, tantôt sur la division dela société en castes fortement séparées, tantôt surun système dinstitutions religieuses. Sous le règnede Louis XIV les institutions ont manqué au pou-voir ainsi quà la liberté. Rien en France, à cetteépoque, ne garantissait ni le pays contre lactionillégitime du gouvernement, ni le gouvernementlui-même contre laction inévitable du temps. Aussivoyez le gouvernement assister à sa propre déca-dence. Ce nest pas Louis XIV seul qui a vieilli,qui sest trouvé faible à la fin de son règne, cest lepouvoir absolu tout entier. La monarchie pure étaitaussi usée en 1712 que le monarque lui-même. Etle mal était dautant plus grave que Louis XIV avaitaboli les mœurs aussi bien que les institutions po-litiques. Il ny a pas de mœurs politiques sans indé-pendance. Celui- seul qui se sent fort par lui-même est toujours capable soit de servir le pouvoir,soit de le combattre. Les caractères énergiques dis-paraissent avec les situations indépendantes, et lafierté des âmes naît de la sécurité des droits. xVoici donc, à vrai dire, létat dans lequelLouis XIV a laissé la France et le pouvoir : unesociété en grand développement de richesse, deforce, dactivité intellectuelle en tout genre ; et àcôté de cette société en progrès, un gouvernementessentiellement stationnaire, nayant aucun moyende se renouveler, de sadapter au mouvement deson peuple ; voué, après un demi-siècle de grandéclat, à limmobilité et à la faiblesse, et déjà tombé,