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PREMIÈRE LEÇON.
croire quand il s’agissait de la civilisation du sièclede Louis XIV, ni une effervescence populaire,comme le spectacle de notre temps a pu le fairesupposer. La préférence que l’opinion désintéresséede l’Europe accorde à la civilisation française estphilosophiquement légitime ; c’est le résultat d’unjugement instinctif, confus sans doute, mais bienfondé, sur la nature de la civilisation en général etses véritables éléments.
Vous vous rappelez, j’espère, messieurs, la dé-finition que j’ai essayé de donner de la civilisation,en ouvrant le cours de l’été dernier. J’ai recherchéquelles idées s’attachaient à ce mot, dans le bon senscommun des hommes. 11 m'a paru que, de l’avis gé-néral, la civilisation consistait essentiellement dansdeux faits : le développement de l’état social, et ce-lui de l’état intellectuel; le développement de lacondition extérieure et générale, et celui de la na-ture intérieure et personnelle de l’homme; en unmot, le perfec. nement de la société et de l’hu-manité.
Et non-seulement, messieurs, ces deux faits con-stituent la civilisation ; mais leur simultanéité, leurintime et rapide union, leur action réciproque, sontindispensables à sa perfection. J’ai fait voir que, s’ilsn’arrivent pas toujours ensemble, si tantôt le déve-loppement de la société, tantôt celui de l’hommeindividuel va plus vite et plus loin, ils n’en sont pasmoins nécessaires l’un à l’autre, et se provoquent,s’amènent l’un l’autre, tôt ou tard. Quand ils vontlongtemps l’un sans l’autre, quand leur union se faitlongtemps attendre, le sentiment d’une pénible la-cune, de l’incomplet, du regret, s’empare des spec-tateurs. Une grande amélioration sociale, un grandprogrès du bien-être matériel, se manifestent-ils chezun peuple, sans être accompagnés d’un beau déve-loppement intellectuel, d’un progrès analogue dansles esprits? l’amélioration sociale semble précaire,inexplicable, presque illégitime. On lui demandequelles idées générales l’ont produiteet la justifient,a quels principes elle se rattache. On veut se pro-mettre qu’elle ne sera point limitée à quelques géné-rations, à un certain territoire; qu’elle se commu-niquera, se répandra, deviendra la conquête de tousles peuples. Et comment l’amélioration sociale peut-elle se communiquer, se répandre, si ce n’est par lesidées, sur l’aile des doctrines? Les idées seules sejouent des distances, passent les mers, se font par-tout comprendre et accueillir. Telle est d’ailleurs lanoble nature de l’humanité, qu’elle ne saurait voirun grand développement de force matérielle sansaspirer à la force morale qui doit s’y joindre et ladominer; quelque chose de subalterne demeureempreint dans le bien-être social, tant qu’il n’a pas
porté d’autres fruits que le bien-être même, tantqu’il n’a pas élevé l’esprit de l’homme au niveau desa condition.
Qu’en revanche il éclate quelque part un granddéveloppement d’intelligence, et qu’aucun progrèssocial n’y paraisse attaché, on s’étonne, on s’inquiète.Il semble qu’on voie un bel arbre qui ne porte pasde fruits, un soleil qui n’échauffe pas, qui ne fécondepas. On prend une sorte de dédain pour des idéesainsi stériles, et qui ne s’emparent pas du mondeextérieur. Et non-seulement on les prend en dédain,mais on finit par douter de leur légitimité ration-nelle, de leur vérité; on est tenté de les croire chi-mériques quand elles se montrent impuissantes, etne savent pas gouverner la condition humaine. Tantl’homme a le sentiment qu’il est chargé ici-bas defaire passer les idées dans les faits, de réformer, derégler le monde qu’il habite selon la vérité qu’il con-çoit : tant les deux grands éléments de la civilisation,le développement intellectuel et le développementsocial, sont étroitement liés l’un à l’autre; tant il estvrai que sa perfection réside non-seulement dansleur union, mais dans leur simultanéité, dans l’éten-due, la facilité, la rapidité avec laquelle ils s’ap-pellent et se produisent mutuellement.
Essayons maintenant, messieurs, de considérerde ce point de vue les différents pays de l’Europe ;recherchons les caractères particuliers de la civili-sation de chacun d’eux, et jusqu’à quel point cescaractères coïncident avec ce fait essentiel, fonda-mental, sublime, qui constitue maintenant pournous la perfection de la civilisation. Nous arriveronspar là à découvrir laquelle des diverses civilisationseuropéennes est la plus complète, la plus conformeau type de la civilisation en général; laquelle, parconséquent, a les premiers droits à notre élude, etreprésente mieux l’histoire de l’Europe dans son en-semble.
Je commence par l’Angleterre. La civilisation an-glaise a été particulièrement dirigée vers le perfec-tionnement social; vers l’amélioration de la conditionextérieure et publique des.hommes; vers l’amélio-ration non pas seulement de la condition matérielle,mais aussi de la condition morale; vers l’introductionde plus de justice dans la société, comme de plus debien-être, vers le développement du droit comme dubonheur. Cependant, à tout prendre, le développe-ment de la société a été plus étendu, plus glorieuxen Angleterre que celui de l’humanité; les intérêts,les faits sociaux y ont tenu plus de place, y ontexercé plus de puissance que les idées générales; lanation apparaît plus grande que l’homme individuel.Cela est si vrai que les philosophes mêmes de l’An-gleterre, les hommes qui semblent voués par profes-