132
CIVILISATION EN FRANCE.
sion au développement de l’intelligence pure, Ba-con, Locke, les Écossais, appartiennent à l’écolephilosophique qu’on peut appeler pratique; ils s’in-quiètent surtout des résultats immédiats et positifs;ils ne se confient ni aux élans de l’imagination , niaux déductions de la logique. Ils ont le génie duhou sens. Je porte mes regards sur les temps de laplus grande activité intellectuelle de l’Angleterre,sur les époques où il semble que les idées, le mou-vement des esprits aient tenu le plus de place dansson histoire; jeprends la crise politique et religieusedes xvi e et xvn e siècles. Personne n’ignore quel pro-digieux mouvement a travaillé alors l’Angleterre.Quelqu’un pourrait-il me dire quel grand systèmephilosophique, quelles grandes doctrines générales,et devenues européennes, ce mouvement a enfantés?11 a eu d’immenses et admirables résultats; il a fondédes droits, des mœurs; il a non-seulement puissam-ment agi sur les relations sociales, mais sur lesâmes; il a fait des sectes, des enthousiastes; il n’aguère élevé ni agrandi, directement du moins, l’ho-rizon de l’esprit humain; il n’a point allumé un deces grands flambeaux intellectuels qui éclairent touteune époque. Dans aucun pays, peut-être, les croyan-ces religieuses n’ont possédé et ne possèdent encoreaujourd’hui plus d’empire qu’en Angleterre; maiselles sont surtout pratiques ; elles exercent unegrande influence sur la conduite, le bonheur, lessentiments des individus; mais des résultats géné-raux et rationnels, des résultats qui s’adressent àl’intelligence humaine tout entière, elles en ont très-peu. Sous quelque point de vue que vous considériezcette civilisation, vous lui trouverez ce caractère es-sentiellement pratique, social. Je pourrais pousserce développement beaucoup plus loin ; je pourraispasser en revue toutes les parties de la société an-glaise; je serais partout frappé du même fait. Dansla littérature, par exemple, le mérite pratique do-mine encore. 11 n’y a personne qui ne dise que lesAnglais sont peu habiles à composer un livre, à lecomposer rationnellement et artistement tout en-semble, à en distribuer les parties, à en régler l’exé-cution de manière à frapper l’imagination du lecteurpar cette perfection de l’art, de la forme, qui aspiresurtout à satisfaire l’intelligence. Ce côté purementintellectuel des œuvres de l’esprit est le côté faibledes écrivains anglais, tandis qu’ils excellent à con-vaincre par la clarté de l’exposition, par le retourfréquent des mêmes idées, par l’évidence du bonsens, dans tous les moyens enfin d’amener des effetspratiques.
Le même caractère est empreint dans la langueanglaise elle-même. Ce n’est point une langue sys-tématique, régulière, rationnellement construite;
elle emprunte des mots de tous côtés, aux sourcesles plus diverses, sans s’inquiéter de la symétrie, del’harmonie; elle manque essentiellement de cetteélégance, de cette beauté logique qui éclate dans legrec, dans le latin; elle a je ne sais quelle apparenceincohérente, grossière. Mais elle est riche, llexible,prête à tout, capable de suflire à tous les besoins del’homme dans le cours extérieur de la vie. Partout,le principe de l'utilité, de l’application , domine enAngleterre, et fait la physionomie comme la forcede sa civilisation.
D’Angleterre je passe en Allemagne. Le dévelop-pement de la civilisation a été ici lent et tardif; labrutalité des mœurs allemandes a été proverbialeen Europe pendant des siècles. Cependant, quand,sous cette apparence si grossière, on recherche lamarche comparative des deux éléments fondamen-taux de la civilisation, on trouve que le développe-ment intellectuel a toujours devancé et surpassé enAllemagne le développement social; que l’esprit hu-main y a prospéré beaucoup plus que la conditionhumaine. Comparez, au xvi" siècle, l’état intellectueldes réformateurs allemands, Luther, Mélanchton,Bucer et tant d’autres, comparez, dis-je, le dévelop-pement d’esprit qui se révèle dans leurs travaux,avec les mœurs contemporaines du pays, avec leurspropres mœurs; quelle inégalité! Au xvn e siècle,mettez les idées de Leibnitz, les études de ses disci-ples et des universités allemandes à côté des mœursqui régnent non-seulement dans le peuple, maisdans les classes supérieures; lisez, d’une part, lesécrits des philosophes, de l’autre, les mémoires quipeignent la cour de l’électeur de Brandebourg oude Bavière ; quel contraste! Quand nous arrivons ànotre temps, le contraste est plus frappant encore:c’est un lieu commun aujourd’hui de dire qu’au delàdu Rhin les idées et les faits, l’ordre intellectuel etl’ordre réel sont presque entièrement séparés. 11 n’ya personne qui ne sache quelle a été depuis cin-quante ans l’activité de l’esprit en Allemagne ; danstous les genres, en philosophie, en histoire, en litté-rature, en poésie, il s’est avancé très-loin; on peutdire qu’il n’a pas toujours suivi les meilleures voies;on peut contester une partie des résultats auxquelsil est arrivé; mais quant à l’énergie, à l’étendue dudéveloppement même, il est impossible de les con-tester. A coup sûr, l’état social, la condition publi-que, n’a point marché du même pied. Sans doute làaussi il y a eu progrès, amélioration; mais nullecomparaison n’est possible entre les deux faits. Aussile caractère particulier de toutes les œuvres de l’es-prit en Allemagne, de la poésie, de la philosophie,de l’histoire, est-il le défaut de connaissance duinonde extérieur, l'absence du sentiment de la réa-