PREMIÈRE LEÇON. 153
lité : on reconnaît en les lisant que la vie, les faitsn’ont exercé sur ces hommes que bien peu d’in-fluence, n’ont point préoccupé leur imagination; ilsont vécu retirés en eux-mêmes, avec leurs idées,tour à tour enthousiastes ou logiciens. De même quele génie pratique éclate partout en Angleterre, demême la pure activité intellectuelle est le trait do-minant de la civilisation allemande.
Nous ne trouverons, en Italie, ni l’un ni l’autredes deux caractères. La civilisation italienne n’aété ni essentiellement pratique, comme celle del’Angleterre, ni presque exclusivement spéculative,comme celle de l’Allemagne; ni les grands dévelop-pements de l’intelligence individuelle, ni l’habiletéet l’activité sociale n’ont manqué à l’Italie; l’hommeet la société s’y sont déployés avec éclat; les Ita-liens ont brillé, excellé à la fois dans les sciencespures, dans les arts, dans la philosophie, aussi bienque dans la pratique des affaires et de la vie. De-puis longtemps, il est vrai, l’Italie semble arrêtéedans l’un et l’autre progrès; la société et l’esprithumain y semblent énervés et paralysés; mais onsent, quand on y regarde de près, que ce n’est pointl’effet d’une incapacité intérieure et nationale; c’estle dehors qui pèse sur l’Italie et l’arrête : elle estcomme une belle fleur qui a envie d’éclore, etqu’une main froide et rude comprime de toutesparts. Ni la capacité intellectuelle ni la capacité po-litique n’ont péri en Italie; il lui manque ce qui luia toujours manqué, ce qui est partout une des con-ditions vitales de la civilisation; il lui manque lafoi, la foi dans la vérité. Je voudrais me faire enten-dre exactement et qu’on n’attribuât pas aux motsdont je me sers un autre sens que celui que j’y at-tache moi-même. J’entends ici, par la foi, celteconfiance dans la vérité, qui fait que non-seulementon la tient pour vraie et que l’intelligence en estsatisfaite, mais qu’on a confiance dans son droit derégner sur le monde, de gouverner les faits, et danssa puissance pour y réussir. C’est par ce sentiment,qu’une fois entré en possession de la vérité, l’hommese sent appelé à la faire passer dans les faits exté-rieurs, à les réformer, à les régler selon la raison.Eh bien, c’est là ce qui a manqué presque généra-lement à l’Italie; elle a été féconde en grands es-prits, en idées générales ; elle a été co u verte d’hommesd’une rare habileté pratique, versés dans l’intelli-gence de toutes les conditions de la vie extérieure,dans l’art de conduire et de manier la société ; maisces deux classes d’hommes et de faits sont demeu-rées étrangères l’une à l’autre. Les hommes à idéesgénérales, les esprits spéculatifs ne se sont pointcru la mission, ni peut-être le droit d’agir sur lasociété; confiants même dans la vérité de leurs
principes, ils ont douté de leur puissance. D’autrepart, les hommes d'affaires, les maîtres de la so-ciété n’ont tenu presque aucun compte des idéesgénérales; ils n’ont presque jamais ressenti aucuneenvie de régler, selon certains principes, les faitsplacés sous leur empire. Les uns et les autres ontagi comme si la vérité n’était bonne qu’à connaîtreet n’avait rien à demander ni à faire de plus. C’estlà, au xv' siècle comme plus tard, le côté faible dela civilisation de l’Italie; c’est là ce qui a frappéd’une sorte de stérilité, et son génie spéculatif etson habileté pratique; les deux puissances n’y ontpoint vécu en confiance réciproque, en correspon-dance, en action et en réaction continuelles.
Il y a un autre grand pays dont en vérité je parlepar égard, par respect pour un peuple noble et mal-heureux, plutôtque par nécessité; je veux dire l’Espa-gne. Ni les grands esprits, ni les grands événementsn’ont manqué à l’Espagne ; l’intelligence et la so-ciété humaine y ont apparu quelquefois dans touteleur gloire ; mais ce sont des faits isolés, jetés çà etlà dans l’histoire espagnole, comme des palmierssur les sables. Le caractère fondamental de la civi-lisation, le progrès, le progrès général, continu,semble refusé, en Espagne, tant à l’esprit humainqu’à la société. C’est une immobilité solennelle, oudes vicissitudes sans fruit. Cherchez une grandeidée ou une grande amélioration sociale, un systèmephilosophique ou une institution féconde, quel’Europe tienne de l’Espagne; il n’y en a point : cepeuple a été isolé en Europe ; il en a peu reçu etlui a peu donné. Je me serais reproché d’omettreson nom; mais sa civilisation est de peu d’impor-tance dans l’histoire de la civilisation européenne.
Vous le voyez, messieurs, le fait fondamental, lefait sublime de la civilisation en général, l’unionintime, rapide, le développement harmonique desidées et des faits, de l’ordre intellectuel et de l’ordreréel, ne se reproduisent dans aucun des quatre grandspays que nous venons de parcourir. Quelque chosed’essentiel leur manque à tous, en fait de civilisa-tion ; aucun n’en offre l’image à peu près complète,le type pur, dans toutes ses conditions, avec tous sesgrands caractères.
Il en est, je crois, autrement de la France. EnFrance, le développement intellectuel et le dévelop-pement social n’ont jamais manqué l’un à l’aulre.L’homme et la société y ont toujours marché etgrandi, je ne dirai pas de front et également, maisà peu de distance l’un de l’autre. A côté des grandsévénements, des révolutions, des améliorations pu-bliques, on aperçoit toujours, dans notre histoire,des idées générales, des doctrines qui leur corres-pondent. Rien ne s’est passé dans le monde réel,