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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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DEUXIÈME LEÇON.

gouvernement est évidente ; nulle indépendancepour les fonctionnaires; ils sont subordonnés lunà lautre, jusquà lempereur qui dispose et décidepleinement de leur sort. Nul recours pour les sujetscontre les fonctionnaires, sinon à leurs supérieurs.Vous ne rencontrez nulle part de pouvoirs coordon-nés, égaux, destinés à se contrôler, à se limiter lunlautre. Tout procède du haut en bas ou du bas enhaut, selon une hiérarchie unique et rigoureuse.Cest le despotisme administratif pur et simple.

Nen concluez pas cependant que ce système degouvernement, ce mécanisme administratif eût étéinstitué dans le seul intérêt du pouvoir absolu, etneût jamais cherché ni produit dautre effet que dele servir. Il faut, pour lapprécier avec équité, sefaire une juste idée de létat des provinces, et spé-cialement des Gaules, au moment la républiquefut remplacée par lempire. Deux pouvoirs y ré-gnaient; celui du proconsul romain envoyé pourgouverner passagèrement telle ou telle province ;celui des anciens chefs nationaux, du gouvernementquavait le pays avant de tomber sous le joug ro-main. Ges deux pouvoirs étaient, je crois, à toutprendre, plus iniques, plus funestes que ladminis-tration impériale qui leur succéda. Je ne crois pasque rien ait pu être plus effroyable, pour une pro-vince, que le gouvernement dun proconsul romain,avide tyran de passage, qui venait pour faire safortune et se livrer quelque temps à tous les besoinsde l'intérêt personnel, à tous les caprices du pou-voir absolu. Sans doute ces proconsuls nétaient pastous des Verrès ou des Pison ; mais les crimes duntemps donnent aussi sa mesure; et sil fallait unVerrès pour soulever lindignation de Rome, que nepouvait pas faire un proconsul avant dapprocherde cette limite? Quant aux anciens chefs du pays,cétait, je nen doute pas, un gouvernement prodi-gieusement irrégulier, oppressif, barbare. La civi-lisation de la Gaule, lorsquelle fut conquise par lesRomains, était très-inférieure à celle de Rome; lesdeux pouvoirs qui y prévalaient étaient, dune part,celui des prêtres des Druides, de lautre celui dechefs quon peut comparer auxchefs de clans. Lan-cienne organisation sociale des campagnes en Gauleressemblait assez en effet à celle de lIrlande ou dela Haute-Ecosse; la population se groupait autourdes hommes considérables, des grands propriétai-res; Vercingétorix, par exemple, était probable-ment un chef de cette sorte, patron dune multitudede paysans, de petits propriétaires, attachés à sesdomaines, à sa famille, à ses intérêts. De beaux ethonorables sentiments, messieurs, peuvent se dé-velopper dans ce système; il peut inspirer, auxhommes qui sy trouvent engagés, des habitudes

puissantes, des affections profondes; mais il est, àtout prendre, peu favorable aux progrès de la civi-lisation. Rien de régulier, de général ne sy établit;les passions grossières sy déploient librement ; lesguerres privées y sont sans fin; les mœurs y de-meurent stationnaires; toutes choses sy décidentdans des intérêts individuels ou locaux; tout y faitobstacle à laccroissement de la prospérité , à lex-tension des idées, au riche et rapide développementde lhomme et de la société. Quand ladministrationimpériale prévalut dans la Gaule, quelque amers etlégitimes que pussent être les ressentiments et lesregrets patriotiques, elle fut, à coup sûr, plus éclai-rée, plus impartiale, plus préoccupée de vues géné-rales et dintérêts vraiment publics que navaientété les anciens gouvernements nationaux. Elle né-tait ni engagée dans les rivalités de famille, de cité,de tribu, ni enchaînée à des préjugés de religion,de naissance, à des mœurs sauvages et immobiles.Dautre part, les gouverneurs, plus stables dansleurs fonctions, contrôlés jusquà un certain pointpar lautorité impériale, étaient moins avides, moinsviolents, moins oppressifs que les proconsuls dusénat. Aussi voit-on , dans les i", h* et mêmeni siècles, un progrès véritable dans la prospéritéet la civilisation de la Gaule. Les villes senrichis-sent, sétendent; le nombre des hommes libres aug-mente. Cétait, parmi les anciens Gaulois, unehabitude, cest-à-dire une nécessité, pour les simpleshommes libres, de se mettre sous la protection dungrand, de senrôler sous la bannière dun patron;ainsi seulement ils se procuraient quelque sécurité.Cette coutume, sans disparaître complètement, di-minue dans les premiers siècles de ladministrationimpériale ; les hommes libres prennent une existenceplus indépendante, ce qui prouve quelle est mieuxgarantie par les lois générales, par les pouvoirs pu-blics. Plus dégalité sintroduit entre les classes di-verses; toutes arrivent à la fortune et au pouvoir.Les mœurs sadoucissent; les idées sétendent, lepays se couvre de monuments, de routes. Tout in-dique enfin une société qui se développe, une civi-lisation en progrès.

Mais les bienfaits du despotisme sont courts, etil empoisonne les sources mêmes quil ouvre. 11 nepossède, pour ainsi dire, quun mérite dexception,une vertu de circonstance; et dès que son heure estpassée, tous les vices de sa nature éclatent et pèsentde toutes parts sur la société.

A mesure que lempire, ou, pour mieux dire, lepouvoir de lempereur saffaiblit, à mesure quil sevit en proie à plus de dangers extérieurs et inté-rieurs, ses besoins devinrent plus grands et pluspressants; il lui fallut plus dargent, plus dhoinmes,