CIVILISATION EN FRANCE.
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plus de moyens d’action de tout genre; il demandadavantage aux peuples, et en même temps il s’oc-cupa moins d’eux. Il envoyait plus de troupes surles frontières pour résister aux barbares, il en res-tait moins dans l’intérieur pour maintenir l’ordre.On dépensait plus d’argent à Constantinople ou àRome pour acheter des auxiliaires ou satisfaire dedangereux courtisans; on en employait moins pourl’administration des provinces. Le despotisme setrouvait ainsi à la fois plus exigeant et plus faible,obligé de prendre beaucoup et incapable de proté-ger même le peu qu’il laissait. Ce double mal avaitpleinement éclaté à la fin du iv° siècle. Non-seule-ment à cette époque tout progrès social a cessé; maisle mouvement rétrograde est sensible ; le territoireest envahi de toutes parts, l’intérieur parcouru etdévasté par des bandes de barbares; la populationdécline, surtout dans les campagnes; au milieu desvilles, les travaux publics s’arrêtent, les embellis-sements sont suspendus, les hommes libres recom-mencent en foule à rechercher la protection de quel-que homme puissant. C’est la plainte continuelledes écrivains gaulois des iv' et v' siècles, de Salvien,par exemple, dans son ouvrage de Gubernatione Dei,le tableau le plus vif et le plus curieux peut-être delelat de la société à cette époque. Partout enlin ap-paraissent tous les symptômes de la décadence dugouvernement, de la désolation du pays.
Le mal alla si loin que l’empire Romain se sentithors d’état de vivre : il commença par rappeler sestroupes; il dit aux provinces, à la Grande-Bretagne,à la Gaule : « Je ne puis plus vous défendre, dé-» fendez-vous vous-mêmes. » Bientôt il fit davan-tage; il cessa de les gouverner; l’administration elle-même se retira comme les troupes. G’est le fait quis’accomplit au milieu du v e siècle. L’empire Romainse replie de toutes parts, et abandonne, soit auxbarbares, soit à elles-mêmes, les provinces qu’ilavait conquises jadis avec tant d’efforts.
Quelle est, messieurs, dans la Gaule spécialement,cette société ainsi livrée à elle-même et obligée de sesuffire? Gomment est-elle constituée? quels moyens,quelles forces trouvera-t-elle en elle-même pour semaintenir?
Quatre classes de personnes, quatre conditionssociales différentes, existaient, à celte époque, dansla Gaule : 1° les sénateurs, 2° les curiales, 5“ lepeuple proprement dit, désigné sous le nom de plebs,4" les esclaves.
L’existence distincte des familles sénatoriales estattestée par tous les monuments du temps. C’est unnom que l’on rencontre à chaque pas soit dans lesdocuments législatifs, soit dans les historiens. Dé-signait-il les familles dont les membres apparte-
naient ou avaient appartenu au sénat romain, ousimplement les sénats municipaux des cités gau-loises? C’est une question, car le sénat de chaqueville, le corps municipal connu sous le nom de cu-ria, s’appelait souvent aussi senatus.
On ne peut guère douter, je crois, qu’il ne s’agîtde familles qui avaient appartenu au sénat romain,et tiraient de là leur nom de sénatoriales; les em-pereurs, maîtres de composer le sénat à leur gré, lerecrutaient dans toutes les provinces de l’empire,en y appelant les familles considérables des cités.Les hommes qui avaient occupé de grandes charges,par exemple celle de gouverneurs de province, re-çurent le droit d’entrer au sénat. La même faveurfut bientôt accordée à quiconque tenait de l’empe-reur seulement le titre honorifique de ces charges.Enfin, il suffit d’avoir obtenu un simple titre, celuide clarissime, qu’on donnait comme on donneraitaujourd’hui celui de baron ou de comte, pour êtrerangé parmi les sénateurs.
Cette qualité conférait de véritables privilèges quiélevaient les sénateurs au-dessus du reste des ci-toyens : 1° le titre même; 2° le droit d’être jugé parun tribunal particulier; quand il s’agissait d’un pro-cès capital contre un sénateur, le magistrat étaitobligé de s’adjoindre cinq assesseurs tirés au sort;3° l’exemption de la torture; 4° enfin, l’exemptiondes charges ou fonctions municipales, devenues alorsun fardeau très-onéreux.
Telle était la condition des familles sénatoriales.Il serait peut-être excessif de dire qu’elles formaientune classe de citoyens essentiellement distincte; lessénateurs étaient pris dans toutes les classes, mêmeparmi les affranchis ; l’empereur pouvait retirer lesprivilèges qu’il avait donnés. Cependant, commeces privilèges étaient réels , et de plus héréditaires,du moins pour les enfants nés depuis l’élévationde leur père à la dignité de sénateur, il y avait làune différence réelle de situation sociale, et le prin-cipe ou du moins l’apparence d’une aristocratie po-litique.
La seconde classe des citoyens était celle des cu-riales ou décurions, c’est-à-dire des propriétairesaisés, membres, non du sénat romain, mais de lacurie ou corps municipal de leur cité. J’ai essayé derésumer, dans mes Essais sur l’Histoire de France,les lois et les faits relatifs aux curiales, et d’en tirerun tableau exact de leur condition : permettez-moide rappeler ici ce résumé.
La classe des curiales comprenait les habitants des villes,soit qu'ils y fussent nés (municipes ), soit qu'ils fussent venuss'y établir (incolce), qu'l possédaient une propriété foncière deplus de vingt-cinq arpents (jugera), et ne comptaient, à aucuntitre, parmi les privilégiés exempts des fonctions curiales.