DEUXIÈME LEÇON. 145
On appartenait à cette classe, soit par l’origine » soit par ladésignation.
Tout enfant d’un curiale était curiale » et tenu de toutesles charges attachées à cette qualité.
Tout habitant, marchand ou autre, qui acquérait une pro-priété foncière au-dessus de vingt-cinq jugera, devait êtreréclamé par la curie , et ne pouvait refuser.
Aucun curiale ne pouvait, par un acte personnel et volon-taire, sortir de sa condition. 11 leur était interdit d’habiter lacampagne, d’entrer dans l’armée, d’occuper des emplois quiles auraient affranchis des fonctions municipales, avant d’avoirpassé par toutes ces fonctions , depuis celle de simple membrede la curie jusqu’aux premières magistratures de la cité.Alors, seulement, ils pouvaient devenir militaires , fonction-naires publics et sénateurs. Les enfants qu’ils avaient eus avantcetto élévation demeuraient curiales.
Ils ne pouvaient entrer dans le clergé qu'en laissant lajouissance de leurs biens à quelqu’un qui voulût être curialeà leur place, ou en les abandonnant à la curie même.
Comme les curiales s’efforcaient sans cesse de sortir de leurcondition, une multitude de lois prescrivent la recherche deceux qui ont fui, ou qui sont parvenus à entier furtivementdans l’armée, dans le clergé, dans les fonctions publiques,dans le sénat, et ordonnent de les en arracher pour les rendreà la curie.
Les curiales ainsi enfermés, de gré ou de force, dans lacurie , voici quelles étaient leurs fonctions et leurs charges :
lo Administrer les affaires du municipe , ses dépenses et sesrevenus , soit en délibérant dans la curie , soit en occupant lesmagistratures municipales. Dans celte double situation, lescuriales répondaient, non-seulement de leur gestion indivi-duelle , mais des besoins de la ville, auxquels ils étaient tenusde pourvoir eux-mêmes, en cas d’insuffisance des revenus.
2f> Percevoir les impôts publics , aussi sous la responsabilité•le leurs biens propres , en cas de non-recouvrement. Lesterres soumises à l’impôt foncier, et abandonnées par leurspossesseurs, retombaient à la curie , qui était tenue d’en payerl’impôt, jusqu’à ce qu’elle eût trouvé quelqu’un qui voulûts’en charger. Si elle ne trouvait personne, l'impôt de (a terreabandonnée était réparti entre les autres propriétés.
5» Nul curiale ne pouvait vendre, sans la permission dugouverneur de la province, la propriété qui le rendait curiale.
4o Les héritiers des curiales, quand ils étaient étrangers àla curie, et les veuves ou filles de curiales qui épousaient unhomme non curiale, étaient tenus d’abandonner à la curie lequart de leurs biens.
5o Les curiales qui n’avaient pas d'enfants ne pouvaientdisposer, par testament, que du quart de leurs biens. Les troisautres quarts allaient de droit à la curie.
60 Ils ne pouvaient s'absenter du municipe, même pour untemps limité, sans en avoir reçu l’autorisation du gouverneurde la province.
7o Quand ils s’étaient soustraits à la curie, et qu’on ne pou-vait les ressaisir, leurs biens étaient confisqués au profit de lacurie.
80 L’impôt connu sous le nom d'aurum coronarium , et quiconsistait en une somme à payer au prince, à l'occasion decertains événements solennels, pesait sur les curiales seuls.
Les dédommagements accordés aux curiales accablés detelles charges étaient :
lo L’exemption de la torture, si ce n’est dans des cas très-graves.
2o L’exemption de certaines peines afflictives et infamantesréservées pour le menu peuple.
5o Après avoir parcouru toute la carrière des charges mu-nicipales, ceux qui avaient échappé à toutes les chances «leruine dont elle était semée, étaient exempts de rentrer dans
les fonctions municipales, jouissaient de certains honneurs, etrecevaient assez souvent le titre de comtes.
4» Les décurions tombés dans la misère étaient nourris auidépens des municipes.
Je n’ai pas besoin d’insister pour faire sentir com-bien cette condition était dure et pesante, et dansquel état elle dut réduire la classe aisée des villes,la bourgeoisie. Aussi tout indique que cette classedevenait de jour en jour moins nombreuse. Quandon cherche à se faire une idée du nombre des cu-riales, les documents manquent. On dressait pour-tant chaque année ce qu’on appelait le tableau desmembres de la curie, album curiœ : mais ces ta-bleaux sont perdus : d’après les inscriptions deFa-bretti, M. de Savigny en a cité un ; c’est l’album deCanusium, Canosa, petite ville d’Italie; il est del’an 223, et porte le nombre des curiales de cetteville à 148. A en juger d’après leur étendue et leurimportance comparative, les grandes villes de laGaule, Arles, Narbonne, Toulouse, Lyon, Nîmes,devaient en avoir bien davantage : nul doute enelfet que primitivement il n’en fût ainsi ; mais lenombre des curiales alla toujours diminuant, et, àl’époque qui nous occupe, on n’en comptait guèreen général plus d’une centaine dans les plus grandescités.
La troisième classe de la société gauloise était lepeuple proprement dit, ou plebs. Elle comprenait,d’une part, les petits propriétaires trop peu richespour entrer dans la curie, de l’autre, les marchandset les artisans libres. Je n’ai rien à dire des petitspropriétaires; ils étaient probablement fort peu nom-breux; mais au sujet des artisans libres, j’ai besoind’entrer dans quelques explications.
Vous savez tous, messieurs, que, sous la républi-que et dans les premiers temps de l’empire, l’indus-trie était une profession domestique, exercée par lesesclaves au profit de leur maître. Tout propriétaired’esclaves faisait fabriquer chez lui tout ce dont ilavait besoin; il avait des esclaves forgerons, serru-riers, menuisiers, cordonniers, etc. Et non-seule-ment il les faisait travailler pour lui, mais il vendaitles produits de leur industrie aux hommes libres,ses clients ou autres, qui ne possédaient point d’es-claves.
Par une de ces révolutions lentes et cachées qu’ontrouve accomplies à une certaine époque, mais donton ne suit pas le cours, et jusqu’à l’origine desquel-les on ne remonte jamais, il arriva que l’industriesortit de la domesticité, et qu’au lieu d’artisans es-claves, il se forma des artisans libres qui travaillè-rent, non pour un maître, mais pour le public et àleur profit. Ce fut un immense changement dansl’étal de la société, surtout dans son avenir. Quand