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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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TROISIÈME LEÇON.

avait surtout besoin dordre, de lois, de gouverne-ment; et malgré la dangereuse tendance de quelques-uns des principes qui y prévalaient, les libertés, soitdu peuple dans la société religieuse, soit des simplesprêtres dans la société ecclésiastique, ne manquaientalors ni de réalité ni de garanties.

La première résidait dans lélection des évêques,fait sur lequel je nai garde dinsister, car il est évi-dent pour quiconque jette un coup dœil sur lesmonuments de cette époque. Cette élection navaitlieu ni suivant des règles générales, ni dans desformes permanentes; elle était prodigieusementirrégulière, diverse, sujette à une multitude dacci-dents. En 37-4, lévêque de Milan, Auxence, ariendopinion, venait de mourir; on sétait réuni dansla cathédrale pour élire son successeur. Le peuple,le clergé, les évêques de la province, tous étaient, et tous très-animés; les deux partis, les ortho-doxes et les ariens, voulaient chacun nommerlévêque. Le tumulte aboutit à un désordre violent.Un gouverneur venait darriver à Milan, au nom delempereur; cétait un jeune homme, il sappelaitAmbroise. Informé du tumulte, il se rend dansléglise pour le faire cesser; ses paroles, son airplurent au peuple. Il avait bonne renommée, unevoix sélève du milieu de léglise, la voix dun en-fant, selon la tradition; elle sécrie : « Il faut nom-mer Ambroise évêque. » Et, séance tenante,Ambroise fut nommé évêque; il est devenu saintAmbroise.

Voici un exemple de la manière dont les électionsépiscopales se faisaient encore à la fin du iv* siècle.A coup sùr elles nétaient pas toutes à ce point désor-données, subites; mais ces caractères ne choquaient,nétonnaient même personne, et le lendemain deson élévation, saint Ambroise était tenu de touspour très-bien élu. Voulez-vous que nous regardionsà une époque postérieure, à la fin du v e siècle parexemple? jouvre le recueil des lettres de SidoineApollinaire, le monument le plus curieux et enmême temps le plus authentique des mœurs de cetemps, surtout des mœurs de la société religieuse;Sidoine a été évêque de Clermont; il a lui-mêmerecueilli et revu ses lettres; cest bien ce quil aécrit, ce quil a voulu léguer à la postérité. Voiciune lettre quil adresse à son ami Domnulus :

Sidoine à son cher Domnulus , salut (IJ.

Puisque lu désires savoir ce qua fait à Chàlons, avec sareligion et sa fermeté accoutumées, notre père en Christ, lepontife Patient (2), je ne puis larder plus longtemps à te faire

(1) Liv. tv, lettre 23.

(2) Évêque de Lyon,

ii)D

partager notre grande joie. Il arriva en celle ville, en partieprécédé , en partie suivi des évêques de la province, réunispour donner un chef à lÉglise de ce municipc, troublée etchancelante dans sa discipline * depuis la retraite et la mortde lévêqüe Paul. Lassemblée des clercs trouva dans la villedes factions diverses, toutes ces intrigues privées qui ne seforment jamais quau détriment du bien public , et quavaitexcitées uti triumvirat de compétiledrs. Lun deüx, privédailleurs de toute vertu, étalait lillustration dune race an-tique i un autre, nouvel Apicius, se faisait appuyer par lesapplaudissements et les clameurs de bruyants parasites gagnesà laide de sa cuisine; un troisième sélait engagé, par unmarché secrei, sil parvenait au but de son ambition, h îivfrfcrles domaines de l'Eglise au pillage de ses partisans. Le saintPatient et le saint Euphronius (5), qui, dédaignant toute haineet toute faveur, étaient les premiers à soutenir fermement etrigidement le plus sage avis, ne tardèrent pa$ à reconnaîtrelétat des choses. Avant de rien manifester en public, ils tin-rent dabord conseil en secret avec les évêques leurs collè-gues; puis, bravant les cris dune tourbe de furieux, ils im-posèrent tout à coup les mains, sans quil se doutât de rien etformât aucun vœu pour être élu, à un saint homme nomméJean, recommandable par son honnêteté, sa charité et sadouceur. Jean a été d'abord lecteur et a servi à lautel dès sonenfance; puis à la suite de beaucoup de temps et de travail,il est devenu archidiacre... Il nétait donc que prêtre dusecond ordre, et, au milieu de ces factions si acharnées,personne nexaltait par ses louanges un homme qui ne deman-dait rien; mais personne aussi nosait accuser un homme quine méritait que des éloges. Nos évêques lont proclamé leurcollègue, au grand étonnement des intrigants, à lextrêmeconfusion des méchants, aux acclamations des gens de bien,et sans que personne osât ou voulût réclamer.

Tout à lheure, nous assistions à une élection po-pulaire; en voilà maintenant une aussi irrégulière,aussi inattendue, faite tout à coup, au milieu dupeuple, par deux pieux évêques. En voici une troi-sième, encore plus singulière, sil est possible. Si-doine lui-même en est à la fois le narrateur et lac-teur.

Lévêque de Bourges était mort; telle était lar-deur des compétiteurs et de leurs factions, que laville en était bouleversée et quil ny avait aucunmoyen darriver à un résultat. Les habitants deBourges imaginèrent de sadresser à Sidoine, illus-tre dans toute la Gaule par sa naissance, sa richesse,son éloquence, son savoir, longtemps revêtu desplus hautes fonctions civiles, et tout récemmentnommé lui-même évêque de Clermont. Us le priè-rent de leur choisir un évêque, à peu près comme,dans lenfance des républiques grecques, le peuple,lassé des orages civils et de sa propre impuissance,allait chercher un sage étranger pour quil lui don-nât des lois. Sidoine, un peu surpris dabord, ac-cepte pourtant, sassure du concours des évêquesdont il a besoin pour lordination de celui quil estseul chargé délire, se rend à Bourges, rassemble le

(5) Evêque dAutun,